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Veille tech & IA — analyses Qant Recherche

Interview

« Les constructeurs automobiles européens ont quasiment disparu à Las Vegas »

​Responsable de l’Innovation chez Niji, Florent Roulier s’apprête à arpenter les allées du CES de Las Vegas pour la douzième année consécutive. Alors que l'édition 2026 ouvre ses portes le 6 janvier, il livre son analyse des grandes tendances qui vont structurer le salon et propose les rendez-vous incontournables.

« On va voir beaucoup d’interfaces portées sur soi, comme des lunettes » • Florent Roulier

Qant. Avant d’entrer dans le détail : le CES est-il encore un passage obligé pour « prendre 2026 en avance » ?

Florent Roulier. Oui ! D’abord par l’échelle : le CES reste un radar unique. L’édition 2026 annonce plus de 4 500 exposants, 1 400 startups à Eureka Park et plus de 142 000 participants. Ça veut dire un volume de signaux – faibles et forts – qu’on ne retrouve pas ailleurs au même endroit. Ensuite, le CES a cette particularité de mélanger le “consumer” et le B2B très opérationnel : on peut y voir à la fois ce qui va arriver sur nos bureaux et dans nos maisons… et ce qui va transformer les métiers dans les usines, la santé, l’énergie, la mobilité. Et en 2026, le fil rouge, c’est clair : l’IA sort de l’écran et reconfigure les chaînes de valeur.

Qant. C’est à ce stade de maturité qu’on va retrouver l’IA au CES 2026 ?

Florent Roulier. L’IA générative de ces trois dernières années laisse place à une IA d’action. C’est la grande tendance de l’IA agentique. Mais attention, l’agent seul, dont on parlait l’an dernier, est déjà obsolète. Ce que nous allons voir en 2026, ce sont des équipes ou des « essaims » d’agents, orchestrés par un super-agent. Concrètement, cela va permettre de déléguer de plus en plus de tâches. Pour le grand public, cela signifiera confier à l’IA la gestion de nos itinéraires ou de nos achats à des navigateurs autonomes. Pour observer ces technologies, je recommande de visiter les stands des géants comme Amazon ou Google, mais surtout de surveiller des acteurs plus pointus comme la start-up française Digipair ou dans le B2B, Memorence, qui développe des agents pour l’industrie.

Qant. La robotique semble être le prolongement naturel de cette IA. Quittons-nous le stade du prototype ?

Florent Roulier. Absolument. Le robot n’est finalement qu’une machine articulée dans laquelle on a injecté de l’IA. Cette année, la robotique industrielle et humanoïde sera omniprésente. Il faut absolument aller voir la chinoise Unitree, qui présente son modèle H2 ; leurs démonstrations sont impressionnantes. Au-delà de l’humanoïde, la robotique se spécialise, avec par exemple des acteurs comme Universal Robots ou Elephant Robotics qui proposent des solutions robotiques nouvelles adaptées pour l’industrie. Dans l’agriculture, par exemple, avec des solutions autonomes plug and play comme celles de Turbine Crew (T-Lat Farm). Enfin, un secteur évolue très vite : les exosquelettes. Nous sortons du tout-mécanique pour aller vers des structures en tissus intelligents capables de créer des tensions pour aider à la mobilité. Un acteur à regarder près sur cette thématique est German Bionic Systems,.

Qant. Quel impact de l’IA sur les domaines traditionnels du CES : « smart home » et « smart human », les objets connectés sur soi et chez soi ?

Florent Roulier. La connectivité s’est déployée dans tous les objets du foyer et, en 2026, l’IA s’invite presque partout. La vraie question n’est plus « est-ce connecté ? » mais : « est-ce intelligent, autonome, utile, et intégré ? » Ce qui vaut le détour, ce sont les appareils qui franchissent une marche d’autonomie (robots ménagers plus polyvalents, gestion intelligente des stocks, optimisation de chauffage/éclairage, etc.) et les écosystèmes capables de faire fonctionner tout ça sans multiplier les applis et les frictions.

On va aussi voir beaucoup d’interfaces portées sur soi, comme des lunettes. Les lunettes IA vont être probablement la star du salon. Elles intègrent désormais vision augmentée, l’assistance contextuelle, la captation audio et vidéo et bien sûr l’IA : Rokid a déjà été mis en avant via les Innovation Awards sur des lunettes AR, ce qui donne un repère intéressant à tester sur place. Mais il y a aussi des objets de capture et de mémoire externe : des dispositifs type enregistreur/transcripteur. Dans les listes d’exposants d’événements associés au CES, on trouve par exemple Plaud Inc., dont le transcripteur fait fureur. Mais tout cela vient avec une question incontournable : la vie privée. Ces objets captent la voix, parfois l’image, et reconstruisent des résumés : il faut challenger les exposants sur la gestion des données, le traitement local/cloud, et les mécanismes d’effacement.

Qant. Et côté mobilité ? Le CES reste un salon majeur pour l’automobile.

Florent Roulier. C’est l’un des seuls salons technologiques qui consacre une aussi grande surface d’exposition à la mobilité, quasiment 50% du Las Vegas Convention Center, plus de 100 000 mètres carrés, est dédiée à la mobilité. La tendance de fond, c’est que le véhicule électrique est désormais géré comme un smartphone : le software prime, avec des mises à jour à distance et des fonctionnalités qui s’incrémentent. Honda, Afeela (Honda avec Sony), Hyundai et BMW seront présents avec des innovations fortes. Côté industriel, la Corée, avec par exemple Kia ou Doosan, montre des choses fascinantes sur la gestion de flottes d’engins de chantier autonomes. Cinq techs sont à surveiller : les batteries solides et semi-solides, et plus largement la densité énergétique (autonomie, masse, sécurité) ; la recharge (dont l’induction, et les logiques de standardisation) ; l’autonomie (robotaxis, niveaux d’assistance, capteurs et compute) ; les hybrides réinventés (optimisation pilotée par IA des usages thermique/électrique) et la mobilité industrielle : gestion de flottes d’engins autonomes, logistique, chantiers, agriculture. Mais sans illusions : les constructeurs européens, notamment français, ont quasiment disparu à Las Vegas. Le terrain est principalement occupé par les Asiatiques et les Américains.

Qant. La santé est également devenue un pilier du CES. Qu’attendre en 2026 ?

Florent Roulier. Deux mouvements parallèles : le praticien augmenté et le patient autonome. Côté praticien : réduction massive de la paperasse, assistants de pré-diagnostic, meilleure exploitation de l’imagerie, robots d’assistance, et automatisation de tâches administratives. Côté patient : objets et capteurs qui permettent le suivi à domicile, de la prévention plus personnalisée, et des solutions pour l’accessibilité (handicap, vieillissement). Et là encore, on peut appliquer un filtre simple : quels dispositifs ont un vrai chemin de validation (clinique, réglementaire, intégration) ? Quand on voit arriver des biotechs qui présentent des traitements contre le cancer, comme NanoCatch Cancer Solution, ou Zephite, qui utilise des poissons-larves pour le ciblage de médicaments, un filtre s’impose.

Qant. La course quantique contre la montre arrive-t-elle au CES ?

Florent Roulier. Oui, clairement. La question n’est plus « est-ce que le quantique arrive demain ? », mais : « êtes-vous prêts quand l’écosystème basculera ? » La contrainte de calendrier est présente à tous les esprits. L’Anssi, dans ses travaux sur la transition vers la cryptographie post-quantique, fixe un horizon 2030 comme jalon critique : après 2030, elle estime qu’il ne sera plus raisonnable d’acheter des produits sans mécanismes post-quantiques. Cela explique sans doute la présence d’acteurs comme Thalès. 

Qant. Et votre coup de cœur ?

Florent Roulier. Il faut aller voir la société sud-coréenne Geowind, qui propose de l’éolien vertical. C’est ce type de rupture technologique Green Tech qu’il faut traquer dans les allées. On estime que d’ici 2035, un quart de l’énergie terrestre pourrait être absorbé par l’IA et les data centers. L’un des enjeux du CES sera de montrer comment l’IA peut, à l’inverse, optimiser cette consommation.


Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_de78d3b7b93244c0bbdf0163bba53b3d