Qant. Le CES 2026 a-t-il été décevant ? De nombreux témoins dénoncent peu d’innovations, et mineures, incrémentales…
Florent Roulier. Non, vraiment pas. C’est vrai que sur certains domaines comme la mobilité, il y a eu moins de choses spectaculaires par rapport aux années précédentes. Mais il y a eu un phénomène très marquant cette année, que chacun a observé, ce sont les robots – il y en a absolument partout, ce qui n’était pas du tout le cas l’an dernier. On est passé de deux à une vingtaine de constructeurs de robots présents au CES, ce qui est complètement nouveau. Ils sont plus ou moins avancés et plus ou moins aboutis, mais on en voit partout, pour différents usages. Nous avons également trouvé beaucoup d’acteurs autour des lunettes et des pendentifs IA, avec des choses assez nouvelles.
Qant. Sous les pavés, la plage ; sous les robots, l’IA ?
Florent Roulier. L’IA est partout, il n’y a que très peu d’innovations qui n’utilisent pas l’IA. Les robots avec l’IA sont ceux qui sont les plus impressionnants. Il y a notamment eu une présentation du robot H1 d’Unitree, ainsi qu’une annonce majeure de Boston Dynamics (filiale de Hyundai), dont le robot Atlas franchit le cap du prototype pour entrer en phase d’industrialisation et de production à grande échelle. De plus, Atlas fonctionnera avec Deepmind (Gemini Robotics), et pourra donc apprendre des tâches, notamment grâce à une « école de robots », mise en place par Hyundai pour apprendre aux robots à gérer un environnement avec des humains autour de lui. Cette évolution représente l’aboutissement de tout ce qu’on voit au niveau robot, avec ce qui va permettre de remplacer les êtres humains sur le lieu de travail. Les robots vont pouvoir faire des tâches très dangereuses, ou celles que les humains ne peuvent ou ne veulent pas faire, mais un robot à 30 000 dollars est plus corvéable qu’un humain, et on va en retrouver partout. C’est à mon avis une transformation majeure du monde du travail qui s’annonce à travers ces robots.
Qant. Il y a donc l’idée que les robots humanoïdes vont remplacer les ouvriers, et sur le marché domestique, ajouter une sorte de valet personnel permanent dans le foyer. Le marché industriel semble toutefois beaucoup plus proche de la maturité ?
Florent Roulier. Les robots ont atteint en effet d’abord leur maturité dans les environnements industriels et business. Un domicile présente des contraintes nettement plus élevées : espaces plus restreints, diversité accrue des tâches et apprentissages plus complexes. S’y ajoutent des enjeux de sécurité spécifiques, liés notamment à la présence d’enfants et d’animaux, qui renforcent le niveau d’exigence. Il est toutefois intéressant de noter qu’il n’y avait l’an dernier aucun robot domestique au CES, alors que cette année on a vu les premiers. Cinq seulement, mais cela présage de ce qui va se passer.
Qant. 2026 semble clairement être l’année de la Chine : le retour du Dragon ?
Florent Roulier. La Chine s’impose à la fois comme innovateur de premier plan et par le volume de ses exposants. L’adage selon lequel les États-Unis inventent, la Chine copie et l’Europe réglemente ne tient plus. Aujourd’hui, la dynamique s’est inversée : la Chine innove, les États-Unis tentent de suivre, et l’Europe est dépassée. Pour l’illustrer, on peut noter que plus de la moitié des exposants de robots étaient chinois cette année. A noter quand même deux robots européens qui étaient présents sur le salon : Generative Bionics (Italie), avec une peau tactile, et Hexagon (Suède).
Qant. Comment le contexte géopolitique s’est-il exprimé sur le salon ? A-t-il eu un impact sur les acteurs présents ?
Florent Roulier. Sans être directement un sujet sur lequel les entreprises s’expriment, le contexte géopolitique se ressent dans la composition du salon : l’Amérique du Sud, l’Inde et l’Afrique sont absentes, l’Europe est en recul et le Moyen-Orient est peu présent. On peut faire le parallèle avec le Gitex, qui s’est tenu cet automne à Dubaï : une place plus neutre où sont présentes de manière beaucoup plus importante l’Inde, la Russie, le Moyen-Orient, l’Amérique du Sud, etc. L’Europe, elle, apparaît en net décrochage, sous l’effet d’un contexte économique particulièrement contraint : les levées de fonds pour les start-up se raréfient et le passage à l’échelle demeure structurellement difficile. La moindre représentation européenne s’explique aussi par une ambition plus limitée vis-à-vis du marché américain, mais également par un déficit d’innovation. Mercedes fait figure d’exception, avec un modèle de conduite ultra-avancée.
Qant. Dans quels domaines les Français et les Européens résistent-ils le mieux ?
Florent Roulier. La France est le pays européen qui affiche encore le plus grand nombre de startups en lien avec la santé au CES. L’Europe globalement a reçu des belles récompenses pour ses innovations sur la santé, comme celle de Nutrix AG (Suisse). Idem pour l’environnement, la France est le pays le plus actif sur cette thématique parmi les exposants européens sur le salon, et a reçu de belles récompenses : Innovation Award pour Luchrome (avec Lusight : le 1er écran imprimé sans métaux, ultra-sobre énergie) et Best of Innovation pour Bienesis (une canopée robotisée pour la viticulture).
Qant. Les interfaces personnelles (lunettes, pendentifs, etc.) mènent vers « l’ambient AI ». Est-on en train de tourner la page des casques de réalité virtuelle, après l’échec de l’Apple Vision Pro ?
Florent Roulier. Effectivement, on peut le voir comme une évolution technologique continue. Les lunettes à réalité augmentée sont nées comme une évolution des casques, et lorsque l’IA est arrivée, les constructeurs se sont dit qu’il était possible de faire quelque chose d’intéressant avec l’intégration de l’IA dans le champ visuel. On a donc retrouvé des acteurs au CES comme Xreal ou Rokid, qui intègrent l’IA dans le champ de vision, ou encore XGimi qui propose de l’IA avec un retour textuel plus léger ; un prompteur invisible. C’est également ce que propose Meta Display, avec des lunettes très petites qui permettent d’avoir de l’IA en overlay sur son champ visuel. Leur dernier modèle ne sera d’ailleurs pas distribué en Europe, parce que la demande est déjà trop forte aux États Unis. Une preuve de succès…
Qant. Les rivaux des lunettes, oreillettes, pendentifs ou autres, sont-ils toujours d’actualité ?
Florent Roulier. Oui, par exemple avec Razer Motoko, qui propose un casque audio habituel, tel que l’on peut l’avoir dans la rue ou chez soi, mais qui est équipé de caméras et micros : il voit et il entend tout ce que nous faisons, et son IA peut donner des retours dans les oreilles. Ou encore le pendentif IA développé par Lenovo et Motorola qui est un assistant IA à porter autour du cou, qui enregistre des données au fil de la journée (conversation, réunions, etc.), et peut les restituer à l’utilisateur par une transcription, une synthèse, etc. Plaud a également présenté une évolution de son NotePin AI, et propose maintenant une sorte d’épingle à cravate à actionner pour enregistrer un échange.
Qant. Que reste-t-il du numérique responsable et durable, qui était le grand thème du CES 2023 ?
Florent Roulier. Le monde entier semble s’être très nettement détourné de ce sujet, à l’exception des Européens. Comparé à il y a deux ou trois ans, ce n’est plus du tout là-dessus que la tech s’oriente et communique. C’est principalement sur le sujet de l’énergie que l’on voit des choses continuer d’émerger, comme le projet d’un jumeau numérique de réacteur de fusion Sparc de CFS, avec Nvidia et Siemens. On a aussi vu des innovations pour optimiser le rendement énergétique des bâtiments, mais bien plus à la marge qu’en 2023 où c’était le thème principal.
Propos recueillis par Florence Audrain-Demey, avec Jean Rognetta
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_aeb64a699e134248acd9080edae1032e