« Géopolitech »: il faut bien un néologisme pour désigner cet entremêlement de la géopolitique et de la technologie qui, après vingt-cinq ans de maturation, atteint désormais une première maturité. Petit à petit, l’administration Trump déploie contre l’Europe une véritable offensive de diplomatie numérique, première du genre, sans commune mesure avec le lobbying bruxellois de Big Tech. Dernier avatar : la menace de sanctions sur les juges français, s’ils n’acquittent pas Marine Le Pen, lui permettant de se présenter aux élections présidentielles (rendue publique par Der Spiegel).
Sanctions sous X
Déjà, la trêve des confiseurs a été interrompue par des sanctions américaines contre l’ancien commissaire européen Thierry Breton, tenu pour responsable du DSA et de la témérité de la Commission, qui a osé fin 2025 infliger une amende à X, le réseau social de propagande d’Elon Musk. Les autres sanctionnés ont tous un lien avec X : Anna-Lena von Hodenberg et Joséphine Ballon dirigent l’association allemande HateAid, qui a notamment aidé des étudiants juifs à poursuivre la plateforme X pour diffusion de contenus antisémites ; Clare Melford a créé le Global Disinformation Index (GDI), qui surveille la propagation de la désinformation en ligne et attribue des notes de risque pour aider les annonceurs à éviter de financer la désinformation (première cause de l’effondrement de la publicité sur X après le rachat par Musk) ; Imran Ahmed est le directeur général du Center for Countering Digital Hate (CCDH), qui documente les discours de haine, la désinformation et les contenus anti-vaccination sur les réseaux sociaux (devinez lesquels).
En anticipation de l’exposition Matisse, qui s’ouvrira au Grand Palais le 24 mars, les illustrations de ce numéro de Qant s’inspirent (très librement) de l’œuvre du grand Fauve (1869-1954)
Ces sanctions, qui se limitent au droit d’entrer aux États-Unis, sont plus légères que celles qui pèsent sur les juges et les procureurs de la Cour Pénale Internationale (CPI), inscrits aux côtés de Vladimir Poutine et de terroristes d’Al-Qaida présumés. Eux ont vu leurs biens et intérêts patrimoniaux gelés, leurs comptes bancaires fermés, y compris dans leurs pays d’origine, leurs e-mails coupés, leurs cartes Visa/Mastercard bloquées… La différence tient bien au numérique.
Ce blocus digital pèse lourdement sur les opérations de la CPI, qui a dû suspendre ses travaux bien au-delà du motif choisi par les Américains (la mise en examen de Benjamin Netanyahou). Les ONG visées par Trump et Musk n’essuient qu’un avertissement – tout comme les juges de Marine Le Pen, et quiconque ose s’écarter, demain, des diktats du mouvement Maga.
Pusillanimité
La faiblesse de la France et de la Commission Européenne face à Elon Musk ne leur a, comme de juste, servi à rien. En laissant le futur Doge torpiller le renouvellement du mandat de Thierry Breton à l’été 2024, ils n’ont fait que conforter l’extrême-droite américaine dans ses certitudes, rendues explicites tout au long de 2025, du discours de JD Vance à Munich en février à la stratégie de sécurité nationale de décembre.
Ce qui amène Qant à sa première prédiction pour 2026. Que la Cour Suprême américaine les supprime ou non, les tarifs douaniers montrent désormais leurs limites : les reculades se font plus nombreuses que les effets d’annonce. Il faut donc qu’un autre instrument de puissance nourrisse le délire trumpien : les sanctions contre les Européens font écho aux bombardements en Amérique latine. Le numérique et les sanctions deviendront l’outil de choix pour contraindre les États européens à abandonner leur Union et, les ayant ainsi affaiblis, les mettre en coupe réglée. L’exemple de la Corée, première victime du système Trump, dépouillée de ses réserves par un accord léonin sur les tarifs douaniers, devrait servir de mise en garde.
On peut aussi espérer que les nations européennes, prises en tenaille entre l’Amérique et la Russie, trouvent la ressource d’un sursaut salutaire. Il faudrait pour cela que les souverainistes, nouvellement incontournables, réalisent que l’isolement de chacun de leurs 32 pays – Suisse, Norvège et Grande-Bretagne comprises – ne les mènera qu’à la servitude : Meloni plutôt qu’Orban. Et qu’ils se saisissent des technologies émergentes : IA, robotaxis, interfaces cerveau-machine, robots humanoïdes, quantique, blockchains…
Mais ceci n’est pas une prédiction. Un vœu, tout au plus.
…sera ravi de recueillir vos commentaires.
« L’Union européenne est effectivement confrontée à une menace existentielle. Celle-ci n’a toutefois que peu de rapport avec l’immigration ou la politique culturelle. La véritable menace qui pèse sur l’Europe réside dans son propre retard économique et technologique. » • Nouriel Roubini (Qant Premium, ci-dessous).
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_de78d3b7b93244c0bbdf0163bba53b3d