Aller au contenu

Veille tech & IA — analyses Qant Recherche

Édito

Comment le numérique va envenimer les tensions euro-américaines

Alors que la stratégie de sécurité américaine installe dans la durée la logique prédatrice de l’administration Trump, la Commission Européenne inflige à X la première amende au nom du DSA. Étincelles garanties.

Comment le numérique va envenimer les tensions euro-américaines

Les illustrations de Qant, cette semaine, rendent humblement hommage au grand Mœbius (Jean Giraud, 1938-2012)

Vendredi, l’Europe a enfin imposé une amende à la plateforme X d’Elon Musk, marquant la première application du règlement européen sur les services numériques (DSA). La  réaction ne s’est pas faite attendre, aussi officielle que belliqueuse. « L’amende infligée par la Commission européenne n’est pas seulement une attaque contre X, c’est une attaque contre (…) le peuple américain, perpétrée par des gouvernements étrangers » s’est exclamé le secrétaire d’État Marco Rubio, qui menace : « L’époque de la censure des Américains en ligne est révolue. »

Pourtant, il aura fallu deux ans d’atermoiements à la Commission pour sanctionner la tromperie qu’est devenu le système de vérification de Twitter après le rachat par Elon Musk, le manque de transparence publicitaire et les restrictions sur l’accès aux données, conçues pour masquer la désinformation et la manipulation algorithmique. Le montant, qui aurait pu atteindre 6 % du chiffre d’affaires, ne s’élève qu’à 120 millions d’euros. Ce dont xAI, qui a absorbé X  en mars dernier, se souciera comme d’une guigne, trop occupée qu’elle est à lever 15 milliards de dollars sur une valorisation de 230 milliards (même si l’amende pourrait représenter 4% du chiffre d’affaires de l’ancienne Twitter, que certains estiment à 3 milliards de dollars à peine). 

En revanche, les autorités américaines ne pouvaient rêver mieux pour appliquer la nouvelle National Security Strategy (NSS), qui donne des sueurs froides aux chancelleries européennes depuis sa parution vendredi. Elle accuse l’Europe, entre autres méfaits, de contraindre la liberté d’expression et réprimer les oppositions politiques.

Protectorats

La NSS est un document censé orienter les budgets de défense, mais elle sert avant tout de manifeste politique et de signal diplomatique. Pour la première fois, elle ne désigne ni la Russie ni la Chine comme des ennemis. En revanche, elle délègue la sécurité de leurs régions aux « alliés » en Europe et dans l’Indo-Pacifique, au titre du « burden sharing » et parfois du « burden shifting », le transfert du fardeau militaire. Et son ambition d’orienter leur comportement s’étend bien au-delà du réarmement. 

La logique de protectorat atteint son apogée pour l’Amérique latine. Un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe est censé dissuader non seulement l’immigration et le trafic de drogue, mais aussi la propriété non-américaine des actifs-clé. Les États-Unis s’arrogent un droit de veto sur les investissements chinois en Amérique du Sud, tout en se déclarant prêts à employer la force pour se garantir l’accès aux lieux qu’ils désignent comme stratégiques. 

En ce qui concerne l’Europe, il s’agit de la protéger d’elle-même et du grand remplacement. La NSS s’inquiète de l’immigration musulmane et se propose de « cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de [l’Union] au sein des nations européennes », afin de restaurer « la confiance de l’Europe dans sa civilisation, ainsi que son identité occidentale ». Elle confirme le soutien matériel et financier aux extrêmes-droites européennes, devenu une politique officielle des États-Unis depuis le discours de JD Vance en février à Munich et la publication cet été de The Need for Civilizational Allies in Europe sur un site du département d’Etat. (En France, une aide financière américaine au RN serait tombée sous le coup de la loi). 

Logiciel d’extraction

La tech et les standards technologiques, notamment dans l’IA, les biotechs et le quantique, sont cités par la NSS comme des instruments de ce nouvel impérialisme. « Les visites d’État du président Trump dans les pays du Golfe persique en mai 2025 ont démontré la puissance et l’attrait de la technologie américaine. Le président a ainsi obtenu le soutien des États du Golfe à la supériorité de l’intelligence artificielle américaine » explique la NSS. Elle fait référence, notamment, aux promesses d’investissements des Émirats Arabes Unis (1 400 milliards de dollars) et l’Arabie Saoudite (600 milliards). On sait par ailleurs que la famille Trump entretien des liens d’affaires étroits avec les deux pays. 

Les tarifs douaniers ont eux aussi servi à extraire des promesses d’investissement : 600 milliards de dollars de l’Union européenne, 550 milliards du Japon, 350 milliards de la Corée. Pour cette dernière, l’accord signé fin octobre prévoit notamment 200 milliards de dollars en numéraire, à raison de 20 milliards par an, que Washington investira dans la tech : semi-conducteurs, batteries, biotechnologies, intelligence artificielle. 

Le free cash flow dégagé par les investissements coréens sera empoché pour moitié par les États-Unis, jusqu’au remboursement du capital, puis à 90 %. Comme les réserves de change de la république de Corée s’élèvent à 430 milliards, pour l’essentiel en dollars, et le won a été fortement secoué, d’abord par la menace des tarifs, puis par l’ampleur du tribut accordé. Le chantage a eu pour résultat de faire fuir la Corée – vers les États-Unis.

Levier

La manœuvre des tarifs douaniers est aujourd’hui largement terminée et leur coût sur l’économie américaine commence à être clair. Cela rend la menace moins crédible et les reculades de Trump, de plus en plus nombreuses. En revanche, la tech peut prendre la relève. 

Chacun, en Europe, a en tête les six juges et les trois procureurs de la Cour pénale internationale, coupés de leurs emails, de l’accès aux systèmes de paiement (Visa, Mastercard et American Express) et de tous leurs comptes auprès d’entreprises américaines (Amazon, Airbnb, Expedia, ChatGPT, Microsoft, Google, PayPal…), pour avoir émis un mandat d’arrêt international contre Benjamin Netanyahou. Aucun dirigeant européen ne pourrait contempler une telle perspective pour son économie. 

La Commission a évidemment raison de sanctionner X. Sans doute, cet été, aurait-elle pu frapper un grand coup. Aujourd’hui, elle agite le chiffon rouge du DSA au moment où les États-Unis cherchent un moyen de pression pour que l’Europe accepte l’abandon de l’Ukraine.

Jean Rognetta**… **

…sera ravi de recueillir vos commentaires.


« Les entreprises étrangères correspondent à 25 % de la R&D privée en France, mais elles déposent 35 % des brevets » • L’Etat de la France, EMLyon

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_c73649754bfa4e7c8192f711160aaa3d