Au printemps dernier, Thierry Murat a publié aux Éditions Delcourt son dix-huitième livre, Cerveaux augmentés (Humanité diminuée?), un dialogue illustré avec le philosophe Miguel Benasayag sur la virtualisation de l’environnement humain. Le dix-neuvième, le roman graphique initial_A * paraît aujourd’hui. Mais il est autopublié: d’après l’auteur, Delcourt a annulé le livre au dernier moment, alors que celui-ci était terminé. En 2022 l’éditeur était prêt à soutenir la création du premier livre graphique grâce à l’IA. Six mois “d’oppositions en interne*” ont eu raison de son audace.
Thierry Murat explique avoir découvert Midjourney peu après sa sortie, en 2022. Cinq mois de travail sur la version 3 lui ont permis d’aboutir aux 150 pages d’Initial_A. Pour obtenir ses images, l’auteur rédige lui-même ses prompts, en deux parties. D’abord, la description de ce qu’il souhaite voir apparaître. Puis une deuxième partie qui décrit son style, sa particularité, sa “recette secrète” selon ses propres dires : “J’ai réalisé des dizaines et des dizaines d’images. En hybridant les styles et les influences, je suis parvenu à une recette qui me plaisait. (…) C’est un métissage de style qui donne un nouveau style” explique Thierry Murat. Au fur et à mesure du livre, le style graphique évolue donc, accompagnant le déroulement du récit. Et même du Récit.
On pourrait aborder par plusieurs biais la trame de ce conte philosophique. Mais au plus simple, il narre le voyage d’une héroïne, Alice, au sein d’un monde futuriste en bout de course. Une civilisation à réinventer qui ne peut se reconstruire que par la fiction, en reprenant le Récit. Tout au long de son voyage, Alice est confrontée à la corruption de l’âme humaine par les machines et le numérique. Elle entretient des échanges constants avec une mystérieuse entité omnisciente et un robot toujours en avance.
Tout au long du livre, l’intelligence artificielle – ou présumée telle – oscille entre la divinité et le lapin de Lewis Carroll, mais toujours en avance. C’est aussi la place ambiguë que lui attribuent nos contemporains, entre un artiste prométhéen qui sait tirer du robot des images parfaitement originales et plus belles que celles qui traînent dans le crayon de bien des butlériens réactionnaires qui pensent interdire le progrès.
Puisse le Récit ne jamais s’interrompre, M. Murat.
M. de R. ; J. R.
Pour en savoir plus :
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_d1e97394688f4a969e9a8792a2e7e451