• CE QU’IL FAUT SAVOIR : le récit de tous les records • Vendredi 12 juin prochain, SpaceX compte placer sur le Nasdaq 555,6 millions d’actions à 135 dollars l’une, et donc lever au moins 75 milliards de dollars, mais pour moins de 5 % de son capital. La valorisation s’établirait en effet à 1 780 Md$, ce qui ferait du nouveau groupe d’Elon Musk la neuvième capitalisation de la cote américaine. À ce niveau, le titre se paiera près de 94 fois le chiffre d’affaires 2025 – plus de 150 fois celui de la seule division rentable, Starlink, dont les 11,4 Md$ (pour plus de 9 millions d’abonnés) représentent 61 % du total et l’essentiel de la croissance : +48 %, alors que les lancements ne croissent que de 8 %, à 4,1 Md$. Morningstar valorise ce cœur d’activité à 611 Md$. Le reste provient du narratif : l’IA et la science-fiction.
• LE LEIT-MOTIV : Chroniques martiennes • SpaceX estime son marché total adressable à 28 500 Md$, soit un quart du PIB mondial et presque l’actuel PIB des États-Unis (environ 30 000 Md$). Elon Musk fonde sur ces objectifs sa rémunération éventuelle et son pouvoir effectif. Une structure à deux catégories d’actions lui réserve des titres à droit de vote décuplé, si bien qu’avec environ 42 % du capital il conservera près de 80 % des droits de vote après l’introduction. L’actionnaire ordinaire, lui, n’aura qu’une voix par action.
• SOUS-ENTENDU : La Colonne de feu • Le groupe a accusé une perte nette de 4,9 Md$ en 2025. Ses pertes cumulées depuis l’origine dépassent 37 Md$ et, au premier trimestre 2026, la consommation de trésorerie s’est accélérée : 4,3 Md$ de pertes pour 4,7 Md$ de recettes. Starlink est bénéficiaire, mais ses 4,4 Md$ de résultat opérationnel ne peuvent couvrir les pertes des lancements spatiaux (657 M$, absorbés dans la R&D de Starship) et celles du réseau social (recettes tombées à 2,5 Md$ en 2024, contre 5,2 Md$ avant la reprise), ni les investissements dans les modèles d’IA (xAI a perdu 6,4 Md$ en 2025 pour 12,7 Md$ de capex), dans les centres de données en orbite et sur Terre pour 100 térawatts (montant non communiqué), dans le transport de passagers vers la Lune et Mars, dans l’exploitation minière de la ceinture d’astéroïdes, dans une colonie martienne permanente (cibles non chiffrées) – un gouffre pour amateurs de science-fiction que l’ancien gérant Patrick Boyle, professeur au King’s College de Londres, résume d’une formule : money furnace (fournaise à billets).
• LE MONTAGE : Fahrenheit 451 • L’ancienne Twitter illustre bien la fournaise. La branche d’IA de SpaceX ne génère que 3,2 Md$ de chiffre d’affaires, contre 5,23 Md$ pour Twitter sur les douze mois précédant la reprise par Musk. Or Musk avait racheté le réseau 44 milliards de dollars en 2022 (dette comprise) et immédiatement rétabli le compte de Donald Trump. Deux ans plus tard, Fidelity avait provisionné 79 % de son investissement, impliquant une valeur d’entreprise de moins de 10 Md$. Mais en mars 2025, le laboratoire xAI d’Elon Musk a absorbé le réseau à 33 Md$, masquant ainsi l’échec. Puis en février 2026, SpaceX a absorbé xAI, valorisé cette fois 250 Md$ ; en mai, le tout a été fondu dans une division SpaceXAI. À chaque absorption en actions, la destruction de valeur du réseau social se dilue dans une valorisation plus grande – pour finir consolidée dans l’introduction.
• EN FILIGRANE : Les Pommes d’or du soleil • La frénésie médiatique et boursière est déjà mesurable. Depuis la confirmation du projet à la mi-décembre, 14 Md$ nets ont afflué vers les fonds détenant déjà des parts de SpaceX, et au moins quatorze ETF ont été déposés pour suivre le titre dès sa cotation, certains à effet de levier ou inversés (FT). Le Scottish Mortgage Investment Trust, dont SpaceX est le principal actif, se paie désormais une prime sur son actif net ; des valeurs jugées comparables se sont envolées, d’EchoStar (+500 % en un an) à Filtronic (+100 %). Pour coiffer son concurrent le NYSE, le Nasdaq a modifié son règlement en faveur de SpaceX : intégration au Nasdaq-100 après quinze séances, flottant minimal supprimé. Et 30 % du flottant – trois fois l’usage – sont réservés aux particuliers, qui forment déjà le cœur de l’actionnariat de Tesla. Ce sont ces forces, et non les fondamentaux, qui détermineront le succès de l’opération, si elles se révèlent suffisantes.
• À L’ACTIF : Les Machines à bonheur • Les médias américains rappellent volontiers que 1 000 dollars investis dans Tesla à son introduction en vaudraient 250 000 aujourd’hui, contribuant au culte de la personnalité d’Elon Musk. Plus concrètement, Starlink est le seul réseau en orbite basse à dégager du cash, avec une base d’abonnés qui a doublé en un an et 10 000 satellites opérationnels (sur 12 000 lancés). Les concurrents restent loin : Amazon (Kuiper) a lancé plus de 330 satellites sur 3 236 prévus, l’européen Eutelsat-OneWeb en exploite quelque 650, le chinois Guowang 190. La fenêtre monopolistique de Starlink se compte donc en années.
• AU PASSIF : La Solitude est un cercueil de verre • Fixée à 1 780 Md$ sur moins de 5 % des titres, la capitalisation expose le cours à une volatilité brutale à la levée des verrous. Plusieurs gérants – chez Amundi comme chez Carmignac – y voient le marqueur d’une bulle : des investisseurs prêts à payer n’importe quel prix pour financer la colonisation de Mars et l’intelligence artificielle générale, sans droit de vote ni recours. Et il sera très difficile à SpaceX de maintenir un flux d’informations à la hauteur de son narratif initial.
• À SURVEILLER : Le Vin de l’été • Entrée en 2012, l’action Facebook avait perdu près de la moitié de sa valeur en quelques mois avant de rebondir. Si les fonds indiciels ne suffisent pas à soutenir la valorisation de SpaceX, les introductions d’OpenAI et d’Anthropic auront du mal à s’établir autour des mille milliards de dollars qu’elles visent. Mais le directeur des investissements de Vanguard, Rodney Comegys, rappelle à juste titre que l’indexation pondère les titres par le flottant réellement échangeable, non par la capitalisation affichée : l’achat indiciel restera proportionné, permettant au marché d’absorber l’offre nouvelle (FT). Parmi les vrais leaders de l’IA, Google a déjà levé 80 Md$, OpenAI et Anthropic peuvent encore tabler sur des sommes du même ordre. Alibaba pourra peut-être lui aussi entrer dans cet Olympe. Mais après ce sommet de cycle – comparable à celui de 2021, voire de l’an 2000 –, l’inévitable raréfaction de ressources pèsera sur tous leurs concurrents : l’Europe peut commencer à réfléchir dès à présent au financement de Mistral.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_dd5353529e6b4b7a9a3b0ebebd0469f7