L’ouverture du CES 2026 par Jensen Huang, PDG de Nvidia, a donné le ton. Nvidia a dévoilé l’architecture Vera Rubin, une plateforme de calcul destinée à succéder aux puces Blackwell. Le système intègre le nouveau processeur Vera, doté de 88 cœurs ARM Olympus personnalisés, couplé aux GPU Rubin via une connexion NVLink 6 offrant une bande passante de 3,6 téraoctets par seconde, soit le double de la génération précédente. Cette débauche de puissance ne vise plus seulement à entraîner des modèles de langage (LLM) dans le cloud, mais à propulser l’IA en périphérie de réseau (Edge AI). L’objectif est de traiter les données directement là où elles sont générées — dans les usines, les voitures et les robots — pour réduire la latence et la dépendance énergétique aux centres de données.
**Allô, Monsieur l’agent d’IA **
Pour sa part, Lenovo-Motorola a présenté en grande pompe l’agent personnel Qira, conçu comme une IA ambiante intégrée au niveau du système, capable de maintenir le contexte utilisateur et d’orchestrer des actions complexes sur PC, smartphones, tablettes et objets connectés. Fonctionnant selon une architecture hybride combinant traitement local prioritaire et recours ciblé au cloud, Qira s’appuie sur des modèles d’action capables d’exécuter des tâches multi-applications, d’agréger documents et interactions personnelles, et de proposer des synthèses ou suggestions proactives, comme la consolidation des notifications ou l’anticipation de la prochaine étape d’un flux de travail. Cette annonce 2026 s’inscrit dans le prolongement direct des orientations dévoilées au CES 2025, où Lenovo avait posé les bases de son écosystème d’IA locale avec Lenovo AI Now, fondé sur le modèle Llama 3, et lancé une gamme étendue de PC, tablettes et machines gaming dotés de NPU dédiés.
En 2026, l’unification autour de Qira permet au Chinois d’entrer dans ce que l’industrie appelle désormais l’IA Physique : une intelligence capable de percevoir, de raisonner et d’agir sur le monde matériel en temps réel, en passant le moins possible par le cloud. L’importance de Motorola dans le marché américain fait de Qira-Lenovo un sérieux concurrent de Gemini, appuyé sur Samsung et les téléphones de Google, Pixel. alors qu’Apple Intelligence continue de se faire attendre. L’architecture que la firme à la Pomme a présenté en 2024 est reprise par ses concurrents, sans qu’Apple ne réussisse à la déployer.
La robotique industrielle à l’épreuve des coûts
La conséquence directe de cette densification du calcul aux extrémités du réseau (edge AI) est la montée en puissance de la robotique. Les humanoïdes, autrefois cantonnés aux laboratoires de R&D, entrent dans une phase de déploiement commercial, portée par la maturité de la chaîne d’approvisionnement chinoise. Selon l’agence chinoise Xinhua, Agibot a livré plus de 5 000 unités en 2025, une part de marché globale de 39 %, suivie par Unitree (4 200) et UBtech (1 000). Le coût de fabrication d’un robot humanoïde continue de décroître et il pourrait atteindre désormais une fourchette de 30 000 à 40 000 dollars. On notera le sens marketing d’une start-up baptisée AGI-bot…
Face à la vague chinoise, Boston Dynamics (Hyundai) s’industrialise à son tour, comme Figure et Tesla. Le nouvel Atlas électrique, débarrassé de ses systèmes hydrauliques, est présenté non plus comme une prouesse gymnastique, mais comme un outil logistique capable de s’insérer dans des usines existantes, sans modification d’infrastructure. L’équation économique évolue également : le modèle d’achat cède du terrain au « Robot-as-a-Service » (RaaS), permettant aux industriels de lisser l’investissement sur les budgets de fonctionnement et de mitiger le risque d’obsolescence technologique.
L’automobile et la fin de l’eldorado logiciel
Pendant que la robotique décolle, l’automobile s’enfonce. L’annonce de Mercedes-Benz intégrant le modèle Alpamayo de Nvidia pour la conduite autonome illustre cette dépendance croissante : le constructeur assemble la tôle, mais c’est la Silicon Valley qui fournit le « cerveau » et capte la valeur de l’intelligence embarquée.
La stratégie du « Software-Defined Vehicle » (SDV), censée générer des marges confortables via des abonnements post-vente, se heurte à la réalité du marché. Les données de S&P Global Mobility, dévoilées au CES, montrent que la volonté des consommateurs de payer pour des services connectés a chuté de 86 % en 2024 à 68 % en 2025. Cette fatigue de l’abonnement sanctionne la tentative des constructeurs de monétiser des fonctionnalités matérielles déjà présentes dans le véhicule, comme les sièges chauffants ou l’accélération, perçue comme une rupture du contrat de propriété.
En outre, les constructeurs traditionnels restent handicapés par des cycles de développement longs alors que les nouveaux entrants, comme Tesla et BYD, envoient à leurs véhicules des mises à jour en cycles courts, souvent hebdomadaires. Cela contraint les constructeurs à revoir leurs ambitions à la baisse. La monétisation ne passe plus par la micro-transaction, mais par le regroupement de services (bundling) à l’achat ou via des packs de maintenance prédictive. Parallèlement, l’incapacité de nombreux constructeurs historiques à maîtriser la complexité logicielle de leurs propres plateformes les pousse à céder du terrain aux géants de la tech.
Santé numérique : vers la surveillance invisible
Le secteur de la santé numérique confirme son évolution, des gadgets de bien-être aux dispositifs médicaux cliniques et à l’économie de la longévité. L’offre AgeTech se structure autour de solutions de maintien à domicile où les capteurs ne sont plus portés, mais intégrés à l’environnement : sols détecteurs de chutes, miroirs analysant les biomarqueurs cutanés, ou encore toilettes connectées comme celles présentées par Vivoo, capables d’analyser l’urine pour détecter déshydratation et carences nutritionnelles, sans intervention de l’utilisateur.
Cette tendance à l’invisibilité répond à un impératif : pour être efficace, la surveillance médicale des populations vieillissantes ne doit pas être une contrainte. En parallèle, le segment Femtech atteint une maturité avec des solutions de diagnostic à domicile, comme le FlowPad de Vivoo pour l’analyse hormonale, ou des dispositifs de gestion de la ménopause. Ces innovations s’appuient sur l’IA pour traiter localement des données sensibles, garantissant la confidentialité tout en fournissant des analyses de niveau clinique, conçues pour désengorger les systèmes de soins traditionnels.
French Tech : le virage industriel
Dans ce paysage dominé par les infrastructures lourdes et l’IA physique, la délégation française, forte de près de 150 entreprises, se positionne de plus en plus sur la Deeptech et les briques technologiques B2B. Les exposants français se concentrent sur des composants critiques intégrables dans les chaînes de valeur globales : lidars pour l’automobile, systèmes de gestion de l’énergie, matériaux innovants… Luchrome a ainsi été primée pour ses écrans basse consommation sans métaux ; Bienesis pour sa sa canopée robotisée viticole…
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_aeb64a699e134248acd9080edae1032e