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Florent Roulier : « L’IA n’est plus un outil, mais une sorte d’entité partiellement domestiquée… »

Du CES au Gitex : Florent Roulier, directeur Innovation du cabinet de conseil en transformation digitale Niji, examine avec Qant les grandes technologies émergentes – IA physique, 6G, résilience post-quantique… – et la déferlante de l’IA dans la santé, l’environnement, l’énergie…

Florent Roulier : « L’IA n’est plus un outil, mais une sorte d’entité partiellement domestiquée… »

Qant : Vous êtes au Gitex 2025 à Dubaï après avoir, ce printemps, suivi Vivatech et le Gitex Berlin et, avant eux, le CES de Las Vegas. Y a-t-il un précurseur, dont les tendances technologiques déferlent ensuite dans les autres salons ?

Florent Roulier : Le Gitex est devenu le plus grand salon tech mondial. Son ADN est résolument B2B : on y découvre les solutions high-tech destinées aux entreprises et aux gouvernements – souvent avec un temps d’avance sur le grand public. Historiquement, ce qui triomphe au Gitex annonce ce que l’on voit un ou deux ans plus tard au CES de Las Vegas, et qui sera ensuite proposé au grand public. Cette année, que ce soit à Dubaï ou dans sa déclinaison berlinoise, le Gitex a mis en lumière sept tendances majeures.

Il faut d’abord citer l’IA agentique et autonome, c’est-à-dire des intelligences artificielles capables de prendre des initiatives et d’agir de manière quasi autonome ; la préparation de la 6G couplée à l’hyper-intelligence urbaine, avec des villes toujours plus connectées et “augmentées” par la data ; enfin la cybersécurité “IA-proof” et résilience post-quantique : l’essor de l’IA oblige à repenser la sécurité, et l’arrivée des ordinateurs quantiques aussi. Ces trois technologies émergentes sont encadrées par le grand retour en force des notions de souveraineté et d’autonomie énergétique et hydrique, sans que la durabilité et le green impact, avec des technologies climatiques pour rendre nos modes de vie et nos industries plus soutenables n’aient disparu de l’horizon. Cela transforme en profondeur les industries, des data centers “AI-ready” et durables, ces centres de calcul nouvelle génération pensés pour l’IA et construits pour minimiser leur empreinte écologique, jusqu’à la santé digitale et l’IA appliquée au vivant – on parle d’e-santé, de médecine prédictive, de biotech….

Qant : Entrons dans le vif du sujet. Voici deux ans qu’on annonce l’IA agentique, la voici.

Florent Roulier : Oui, la technologie est mature, on la retrouve chez tous les grands acteurs. On connaît les IA conversationnelles type ChatGPT ; l’IA agentique, elle, va plus loin en agissant par elle-même. Concrètement, ce sont des IA capables de planifier des actions, d’exécuter des tâches sans supervision humaine constante, un peu comme un employé virtuel ultra-rapide. Pas une grande plateforme cloud qui n’intègre pas des agents. Microsoft, par exemple, insiste sur cette vision d’assistants autonomes capables d’aider les décideurs. Sur le salon, on a vu de nombreux exemples de ces agents autonomes intégrés à des processus métier. Dewa, le fournisseur d’énergie de Dubaï, utilise déjà plus de 300 agents IA en interne. Dans les Émirats, l’agentic AI est devenue un enjeu national : les EAU ont dévoilé des projets de services publics automatisés par IA. Abu Dhabi a par exemple présenté Tamm AutoGov, présenté comme le premier fonctionnaire public virtuel au monde : ce système peut gérer automatiquement les tâches administratives quotidiennes (renouveler une licence, payer des factures, prendre des rendez-vous médicaux) sans aucune intervention humaine. Pour moi, cette autonomisation de l’IA est une des avancées les plus passionnantes du moment : l’IA n’est plus un outil, mais une sorte d’animal partiellement domestiqué…

Qant : La vague suivante viendra-t-elle bien de l’IA robotique ?

Florent Roulier : Cela en prend le chemin. Dans son allocution initiale, Sam Altman a annoncé que des agents d’IA peuvent désormais construire leurs propres robots pour remplir leurs tâches : à terme, l’IA pourra construire ses propres data centers. Cela laisse rêveur… Dans l’immédiat, un hall entier est consacré à l’« IA physique », et on y croise des start-up comme PhaseShift.ai, qui crée des alliages et des matériaux composites avec de l’IA, en réduisant drastiquement les délais de développement (parfois plus de 20 ans en méthodes classiques) et les coûts associés (jusqu’à 100 millions de dollars). Mieux encore, SandboxAQ, une société issue d’Alphabet (maison mère de Google, combine intelligence artificielle quantitative (IAQ) et technologies quantiques pour créer des solutions scientifiques et industrielles à haute performance.

Un robot d’Unitree au Gitex • © F.R.

Qant : Parlons de la 6G et de ce que vous applez « l’hyper-intelligence urbaine »…

Florent Roulier : La 6G, même si elle arrivera vers 2030, se prépare déjà dans les labos – et effectivement à Gitex, on en parle ! Là où la 5G a apporté le très haut débit mobile, la 6G promet des capacités encore décuplées avec un réseau quasi instantané, omniprésent, et doté de fonctionnalités inédites. Par exemple, les futurs réseaux 6G serviront non seulement à communiquer, mais aussi à capturer des informations 3D sur l’espace de couverture, grâce à des ondes capables de faire de la détection à distance. On rencontrait cet hiver, au CES, Zoe.Care, une start-up qui utilise le wifi pour détecter une chute dans un appartement, par exemple. L’opérateur e& (ex-Etisalat) veut étendre cette reconnaissance de formes et de présence partout. Il a annoncé à Gitex qu’il travaille sur un prototype de réseau 6G capable de transmettre des données tout en “sentant” son environnement, via une technologie baptisée XG Isac. Ils ont mené un premier test en utilisant les ondes térahertz et atteint des débits records, bien au-delà de la 5G.

Qant : Quel intérêt pour les villes ?

Florent Roulier : Avec ce type de connectivité extrême, on pourra équiper les villes intelligentes d’une sorte de système nerveux numérique ultra-réactif. L’« hyper-intelligence urbaine », c’est la ville rendue consciente en temps réel de ce qui s’y passe, grâce aux capteurs IoT, à la data et à l’IA. Dubaï, qui joue à domicile, donne le ton : sa plateforme Dubai Live présentée au salon est un véritable tableau de bord urbain en temps réel. Elle agrège les données de la ville (construction, trafic routier, réseaux électriques, etc.) dans un jumeau numérique de la métropole. Les autorités peuvent y observer à la seconde près l’état de la voirie, la densité de population par quartier, les mouvements de véhicules, et anticiper les besoins. On n’est plus dans le concept, on est dans la mise en œuvre : les Émirats construisent aujourd’hui les infrastructures des villes ultra-connectées de demain.

Un robot autonome de la police de Dubaï • © F.R.

Qant : Et en Europe ?

Florent Roulier : L’édition européenne de Gitex, à Berlin, a clairement mis l’accent sur ces thèmes également. L’Europe, via Nokia, Ericsson et d’autres, est en pointe sur la standardisation de la 6G. À Berlin, on parlait de collaborations entre centres de recherche et industriels pour les réseaux du futur. La différence, c’est que le discours européen insiste aussi sur la sobriété numérique et la sécurité dès la conception de la 6G. Quant aux smart cities à l’européenne, elles prennent surtout en compte la notion de durabilité : la ville intelligente doit être connectée, oui, mais aussi verte et respectueuse des données personnelles. J’ai vu des démonstrateurs de gestion énergétique de bâtiments à l’échelle d’une cité, des applications d’IA pour optimiser la circulation et réduire les émissions… L’Europe cherche à créer des villes intelligentes “human-centric”, centrées sur le citoyen. GitexEurope a d’ailleurs fait la part belle aux start-up et municipalités européennes pionnières en la matière.

Qant : La troisième tendance que vous citiez, c’était la souveraineté énergétique et hydrique. On sort un peu de la tech pure, non ?

Florent Roulier : En réalité, c’est un sujet éminemment technologique aujourd’hui. Crise climatique, tensions géopolitiques : l’accès à l’énergie et à l’eau redevient un enjeu stratégique, et la technologie est mise à contribution pour y répondre. La souveraineté énergétique, cela signifie développer localement des capacités pour ne plus dépendre entièrement des importations. Au Moyen-Orient par exemple, les pays investissent massivement dans l’hydrogène vert, le solaire, le nucléaire civil, pour préparer l’après-pétrole. En Europe, la notion s’est rappelée à nous avec la guerre en Ukraine : sécuriser notre approvisionnement énergétique est redevenu prioritaire. Et qui dit nouvelles sources d’énergie dit nouvelles technos : batteries de nouvelle génération, réseaux smart grid, stockage d’électricité, etc. L’autonomie hydrique, surtout dans les régions arides, passe aussi par l’innovation : dessalement d’eau de mer à grande échelle, recyclage avancé des eaux usées, ou même produire de l’eau à partir de l’air.

Qant : Des coups de cœur ?

Florent Roulier : On voit à Gitex une foule de solutions futuristes et pourtant très concrètes. Je choisirais la française Bluetwin, conçoit une éolienne flottante bi-rotor à axe vertical, intégrant dans un seul système la turbine, le flotteur et les ancrages. Cela donne des éoliennes silencieuses et utiles par faible vent.

Qant : Quatrième grande tendance : les data centers “AI-ready” et durables. Qu’est-ce qui change avec l’IA et l’écologie ici ?

Florent Roulier : Ce qui change, c’est l’échelle et l’urgence. Les data centers deviennent d’énormes consommateurs d’énergie et de ressources. La consommation d’électricité des data centers pourrait doubler d’ici 2030 pour dépasser 1 000 TWh par an, et les workloads d’IA représenteront 70% de cette demande. C’est colossal : 1 000 TWh, c’est presque la consommation annuelle totale de l’Union européenne en électricité… Le monde se trouve donc face à un double défi : construire des centres de données suffisamment puissants pour l’IA, et en même temps contenir leur impact environnemental. “AI-ready”, cela veut dire des data centers conçus pour héberger efficacement des grappes de GPU et d’accélérateurs dédiés à l’IA, avec des réseaux internes ultra-rapides, de la latence minimale. Et “durables”, cela implique l’usage d’énergie renouvelable, un refroidissement innovant, une optimisation par l’IA pour éviter le gaspillage…

Qant : Quelles nouveautés voyait-on au salon en ce sens ?

Florent Roulier : J’y ai vu par exemple les solutions de Vertiv et d’autres industriels pour refroidir ces centres haute densité : on parle de refroidissement liquide direct sur les serveurs, de portes échangeuses de chaleur à l’arrière des racks… Giga Computing a fait la démonstration d’un serveur de calcul intensif refroidi par immersion dans un liquide non-conducteur, en partenariat avec Iceotope et nVent. Ce type de système permet de dissiper la chaleur bien plus efficacement que l’air, et donc de faire tourner les puces d’IA à plein régime tout en consommant moins d’énergie pour la climatisation. La plupart des opérateurs mettent en avant leur transition vers les énergies renouvelables pour alimenter ces centres.

Qant : Ce qui nous mène à la durabilité… L’écologie à Dubai, cela encore moins crédible qu’à Las Vegas…

Florent Roulier : C’est vrai que dans le passé, les grands salons tech n’étaient pas connus pour être très « verts ». Mais cela change : on voit des solutions très concrètes pour réduire l’empreinte écologique des activités humaines – des capteurs IoT pour optimiser l’irrigation en agriculture au goutte-à-goutte, des drones pour replanter des forêts, des matériaux de construction bas-carbone… J’ai été particulièrement impressionné par Neology, une start-up qui développe une technologie d’ammoniac-énergie totalement décarbonée visant à remplacer les générateurs diesel avec un coût équivalent d’exploitation et sans émission directe de CO₂.

Une solution smart city déployée à Dubaï • © F.R.

Qant : Avant-dernière tendance : la santé digitale et l’IA sur le vivant.

Florent Roulier : C’est un vaste domaine qui va de la healthtech (santé numérique côté patients) jusqu’à la biotech dopée à l’IA dans les laboratoires. On peut distinguer quatre axes, en réalité. Le « Zero-minute paperwork » minimise l’administratif : l’IA vérifie la solvabilité des patients, s’occupe de la facturation, remplit le dossier médical… Une autre forme d’IA veut rendre le patient plus autonome : elle propose un prédiagnostic pour l’orienter, des agents conversationnels pour le suivre pendant son traitement… En face, bien sûr, on trouve un « praticien augmenté » par l’aide au diagnostic médical, l’analyse des radiographies et des IRM…

Qant : Et du côté de la recherche de nouveaux médicaments, qu’implique l’« IA sur le vivant » ?

Florent Roulier : L’IA devient un outil de recherche pour la biologie et la médecine. La thaïlandaise Osseolabs, par exemple, combine intelligence artificielle, impression 3D et conception bio-inspirée pour créer des implants osseux sur mesure adaptés à l’anatomie de chaque patient. L’américaine Mammoth Biosciences, de son côté, a conçu une plateforme de découverte métagénomique propulsée par l’IA, capable d’analyser d’immenses bases de données génétiques issues d’échantillons environnementaux ou microbiens. Les algorithmes d’apprentissage automatique y recherchent de nouvelles enzymes Crispr plus petites, plus stables et plus efficaces que les systèmes traditionnels comme Cas9. Ces outils permettent de modéliser en 3D les protéines candidates et de guider les stratégies de mutation pour créer des enzymes optimisées, comme NanoCas, une enzyme trois fois plus petite que Cas9.

Qant : Enfin, la cybersécurité et la résilience post-quantique…

Florent Roulier : Le constat des experts cyber exposé au Gitex, c’est que l’IA est une arme à double tranchant. Elle aide énormément pour se défendre (détection automatique d’intrusion, analyses comportementales, etc.), mais elle aide aussi les hackers. On voit émerger des malwares pilotés par IA, des attaques plus sophistiquées, ou même des deepfakes et leurres très crédibles pour piéger des employés. Donc une sécurité AI-proof implique par exemple d’entraîner les modèles de détection à repérer des comportements anormaux même s’ils sont camouflés par une IA adverse. C’est par exemple ce que fait Falcon de Crowdstrike. On parle aussi de sécuriser l’IA elle-même : garantir l’intégrité des modèles, éviter qu’on les empoisonne avec de fausses données, etc. Dans la course-poursuite entre cybercriminels et cyberdéfense, l’IA joue dans les deux camps. Mais la course se tient sous l’épée de Damoclès quantique. Les ordinateurs quantiques, quand ils atteindront une certaine puissance, pourront casser la plupart des algorithmes de chiffrement actuels en un temps record. Autant dire que si on n’anticipe pas, toutes nos communications sécurisées, nos transactions, pourraient être déchiffrées un jour.

Propos recueillis et édités par Jean Rognetta

Florent Roulier au Gitex 2025


Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_aad372005537452aafcdcab0637abf0f