Vendredi 19 septembre, la conversation entre les deux chefs d’État, Donald Trump et Xi Jinping, a accouché d’un « progrès » sur TikTok selon Washington, d’un langage plus elliptique côté Pékin, et d’un calendrier de rencontres (sommet de l’Apec fin octobre en Corée, visites croisées en 2026). En arrière‑plan, la trêve tarifaire décidée en août fige provisoirement les droits de douane à 30 % sur les importations chinoises vers les États‑Unis et 10 % dans l’autre sens, loin des pics de ce printemps, mais sans régler le fond du contentieux. Les éléments de langage des deux camps convergent toutefois sur un point : l’économie numérique et les semi‑conducteurs restent au centre du jeu, éclipsant tout autre sujet.
En toute illégalité
Le « deal » TikTok, version 2025, reprend les traits connus. La majorité du capital sera attribuée à des investisseurs américains, avec en tête deux solides soutiens de Donald Trump : Larry Ellison, fondateur d’Oracle, et Marc Andreessen, fondateur de A16Z. La gouvernance sera donc dominée par des administrateurs proches de la Maison-Blanche, qui désignera directement l’un d’entre eux. Les utilisateurs basculeront vers une application américaine qui utilisera un algorithme sous licence de Bytedance.
Le tout avec un délai d’exécution repoussé au 16 décembre : l’administration américaine sera donc restée dans la plus totale illégalité au moins pendant onze mois, suspendant l’exécution d’une loi promulguée et confirmée par la cour suprême sans aucune conséquence défavorable. Qui plus est, la mise en musique reste floue : le périmètre exact, le calendrier de migration, n’ont pas été précisés par Pékin, pas plus que les modalités de licence et de supervision des données.
Sur les tarifs, le gel d’août n’efface pas la marche de fond : selon le Peterson Institute, les droits américains moyens sur les produits chinois tournent en réalité autour de 51 %, ceux de la Chine autour de 33 % sur les biens américains. La plupart des concessions tarifaires en discussion dépendent de contreparties sur TikTok, sur les puces, ou sur les flux de ressources critiques. En annonçant sa disponibilité à baisser les tarfis au niveau où ils étaient sous la présidence Biden, Trump montre la faiblesse de sa main.
Champions chinois
À la veille de l’appel, Pékin a joué un autre pion : une enquête antitrust visant Nvidia, officiellement liée à des engagements pris lors du rachat de Mellanox en 2020. La séquence ressemble à un rappel de force : la Chine dispose d’outils pour peser sur les champions américains de l’IA. Ses régulateurs ont aussi découragé, voire ordonné aux géants chinois – dont Bytedance – de suspendre leurs commandes de nouvelles puces Nvidia pour le marché chinois (H20 et déclinaisons), pourtant réautorisées par Washington. Elles arguent de risques d’espionnage et de la montée en puissance d’alternatives domestiques, Huawei et Cambricon.
En Chine, les discours sur la sécurité et la souveraineté numériques se traduisent en consignes. Pékin a bloqué les processeurs Intel et AMD dans l’informatique gouvernementale et fixé aux opérateurs télécoms l’objectif de remplacer les puces étrangères d’ici 2027 dans les cœurs de réseau. En parallèle, la Chine met en vitrine des data centers IA 100 % domestiques : China Unicom a inauguré un site de 390 millions de dollars (≈ 333 M€) majoritairement alimenté par des puces d’Alibaba et de start‑up locales. Le message : substitution accélérée, montée en gamme et réduction de dépendance.
La politique industrielle sans fard de Washington
Ces gestes font écho des mesures côté américain : contrôles d’exportation renforcés depuis 2023 sur les GPU et l’équipement de lithographie, restrictions à l’investissement sortant, et un arrangement inédit exigeant des royalties de 15 % au Trésor sur les ventes de puces « China‑compliant » (H20/équivalents) pour obtenir des licences. On est ici dans une forme nouvelle de **taxe **à l’exportation, juridiquement fragile mais politiquement efficace : ralentir la trajectoire chinoise tout en gardant une ligne de revenus et de visibilité pour les fournisseurs américains.
La politique industrielle américaine ne prend plus de gants. À la surprise générale, Nvidia a annoncé cette semaine un investissement de 5 milliards de dollars (≈ 4,26 milliards d’euros) pour environ 4 % du capital d’Intel et un partenariat technologique élargi. Elle appuie le gouvernement fédéral, qui a pris 10 %, dans sa tentative de transformer l’ancienne gloire en une fonderie domestique, qui puisse desserrer l’étreinte du taïwanais TSMC. Washington tente par ailleurs d’imposer à celle-ci, ainsi qu’à Samsung et SK Hynix, d’obtenir des licences avant d’exporter des puces ou d’investir en Chine.
Au centre des cartes
À elle seule, la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) produit deux tiers des puces du monde. Sur les dispositifs les plus avancés, sa part dépasse les 90 %. À chaque manœuvre navale autour de Taïwan, comme à l’annonce des tarifs douaniers début avril, la Chine augmente donc la pression sur les États-Unis, et le reste du monde avec eux. Les scénarios de blocus maritime, simulés cet été par des wargames du Center for Strategic and International Studies (CSIS), montrent un choc immédiat pour l’économie mondiale, bien au‑delà du seul secteur des semi‑conducteurs. Ces files d’attente de navires et de conteneurs virtuellement immobilisés figurent désormais dans les matrices de risque des conseils d’administration occidentaux, aussi bien que dans les chancelleries. Il en va sans doute de même pour les constantes cyberattaques que la Chine lance vers l’île.
De même, les minéraux critiques sont devenus des instruments diplomatiques. Pékin a restreint en 2023‑2024 les exportations de gallium, germanium, graphite, puis banni vers les États‑Unis plusieurs flux en décembre 2024. Les importateurs américains ont en partie contourné ces verrous via des ré‑acheminements, mais à prix plus élevés. En 2025, l’Europe encaisse à son tour des retards de licences sur les terres rares ; plusieurs industriels évoquent des arrêts de lignes en série si les goulots d’étranglement persistent.
Des puces aux données
L’IA open source est devenue un autre théâtre de concurrence stratégique. Au fur et à mesure que les modèles chinois, notamment Qwen (Alibaba) et R1 (DeepSeek), Washington invoque des garde‑fous : traçabilité, plafonds sur la puissance de calcul… L’onde de choc DeepSeek, cet hiver, a eu deux effets. Économique, d’abord : la démonstration qu’un modèle de raisonnement performant peut être entraîné à coût très inférieur aux budgets des leaders occidentaux a bousculé valorisations et plans d’investissement, accentuant la pression sur les marges cloud/IA. Politique, ensuite : les autorités américaines évaluent désormais la « ligne éditoriale » et la robustesse des modèles chinois, tant pour les biais idéologiques que pour les risques de mésusage. On peut voir dans la publication de modèles open source par OpenAI, cet été, le même empressement patriotique dont Nvidia fait preuve en investissant dans Intel.
Pour les entreprises françaises et européennes, la traduction opérationnelle est claire : renforcer la cartographie d’exposition (puces, modules RF, aimants, batteries), doubler les sources quand c’est possible, et intégrer des clauses de flexibilité contractuelles sur les licences d’export et les données. Le lancement d’une production d’aimants en Estonie (Neo Performance) n’est qu’un début de rééquilibrage européen, encore bien timide. Sur le plan politique, Paris et Bruxelles ne peuvent que contempler, passivement, la logique de souveraineté chinoise et la doctrine américaine de containment technologique.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_8b47cd5a6a8240c6919ddc0ed39c1bfb