Depuis quinze ans, le smartphone est devenu l’objet total, un compagnon numérique qui concentre tout : appareil photo, GPS, lecteur musical, terminal de paiement, support de travail. Il a bouleversé l’économie mondiale, imposé de nouvelles habitudes sociales et fait émerger des géants industriels. Mais désormais, pour la première fois, son trône semble pouvoir vaciller.
Les regards se tournent désormais vers une nouvelle génération d’appareils portés sur le corps : lunettes connectées, bracelets neuronaux, et par extension montres, écouteurs intelligents, bagues bardées de capteurs, broches… Autant d’objets dont l’ambition est de délester le smartphone de ses usages quotidiens, jusqu’à le reléguer au rang de simple hub, consulté ponctuellement pour ses fonctions lourdes. Cette transition reste incertaine, mais ses champions se multiplien.
Meta ouvre la danse
De tous les Gafam, Meta a toujours souffert d’être dépourvu d’une plateforme conséquente, susceptible de retenir l’utilisateur dans son univers, comme le permettent l’iPhone, Android, Alexa et le Kindle, le PC et la X-Box. D’où le pari de Mark Zuckerberg sur le métavers, fondé sur le succès inattendu, pendant la pandémie, de son casque de réalité virtuelle : il s’est vendu presque 10 millions de Quest 2, un succès qu’aucun objet n’a égalé depuis.
Depuis 2023, Meta investit massivement pour que des lunettes puissent un jour remplacer le smartphone. Comme le Quest 2, les premières Ray-Ban Meta Glasses ont surpris par leur adoption : plus de 2 millions d’unités vendues en quinze mois. Essilor Luxottica prévoit d’arriver à 10 millions avant la fin 2026.
Cette semaine, Meta est passée à l’étape suivante avec les Ray-Ban Display, équipées pour la première fois d’un affichage couleur. Limité mais fonctionnel, il permet de consulter une notification, une traduction ou l’indication d’un appel sans sortir son téléphone. Il est associé au Meta Neural Band, un bracelet électromyographique (EMG), qui lit les signaux musculaires du poignet. Grâce à lui, un pincement de doigts ou une rotation de la main se traduisent en commandes numériques. Fini le besoin de parler à voix haute à son assistant virtuel, fini les gestes maladroits sur une branche de lunettes : l’interaction devient quasiment invisible, comme un prolongement naturel du corps.
Meta a conçu son dispositif pour être compatible avec iOS et Android, mais l’essentiel est ailleurs : tout est pensé pour ancrer l’utilisateur dans son écosystème, de WhatsApp à Instagram en passant par Messenger. L’enjeu n’est pas seulement de vendre des lunettes, mais d’imposer une nouvelle interface qui renvoie au modèle économique historique de Facebook : l’attention quotidienne de milliards d’individus.
Jalons technologiques
La bataille des lunettes ne se gagnera pas seulement sur le marketing, mais sur des verrous techniques, bien identifiés, qui brident les usages. Pour l’heure, les lunettes proposent des affichages partiels, des fonctions audio enrichies par l’IA, et une autonomie qui dépasse à peine la demi-journée. C’est suffisant pour séduire des early adopters, mais encore trop limité pour emporter l’adhésion générale.
La prochaine étape, attendue vers 2027-2028, repose sur l’intégration des waveguides optiques et des microLED. Ces technologies permettront d’élargir le champ de vision, d’afficher des images plus lumineuses et plus stables, tout en réduisant le poids des montures. Associées aux batteries au silicium-carbone, elles devraient porter l’autonomie à une journée complète. L’usage pourrait alors s’élargir à des professions entières : formation technique, maintenance, logistique, santé.
À l’horizon 2029-2030, une nouvelle génération de processeurs neuronaux miniaturisés (NPU) devrait permettre de faire tourner une partie de l’intelligence artificielle directement dans les lunettes, sans dépendre du cloud. L’expérience en serait profondément modifiée : plus de latence, plus de fluidité, plus de confiance. La promesse d’une réalité augmentée véritablement crédible et d’une IA omniprésente pourra être testée à grande échelle. Une perspective qui mobilise toute la tech, en Asie comme en Amérique.
La patience d’une pomme
Apple, fidèle à ses habitudes, préfère attendre que ses concurrents essuient les plâtres avant d’imposer un standard. Le Vision Pro, lancé en 2024, n’était pas pensé pour le grand public mais comme une démonstration de puissance technologique. À 3 500 dollars (3 270 €), il a surtout servi à positionner la marque dans l’univers du “spatial computing”. L’iPhone Air, présenté la semaine dernière, a montré une autre facette de cette stratégie : la maîtrise de la batterie et de la miniaturisation. Avec seulement 5,6 mm d’épaisseur et une autonomie d’une journée, il préfigure des technologies cruciales pour de futurs objets portés. Les Apple Glasses, attendues à partir de 2026, devraient logiquement hériter de ces avancées.
Selon les indiscrétions, Apple commencera prudemment : lunettes sans affichage AR complet, mais dotées de caméras, de micros et de Siri, pleinement intégrées aux AirPods. Comme avec l’Apple Watch, l’objectif n’est pas de supplanter l’iPhone, mais de renforcer la dépendance à son écosystème. Et tout dépendra de la capacité d’Apple de combler son retard dans l’IA, ou d’avaler sa morgue et se plier aux conditions d’OpenAI.
Larvatus prodeo
Pour sa part, Google n’a pas oublié l’échec des Google Glass en 2013. Cette fois, le groupe avance masqué, derrière des partenaires de mode, Warby Parker ou Gentle Monster, en poussant l’IA Gemini. Ces lunettes reposeront sur Android XR, une plateforme partagée avec Samsung et Qualcomm.
L’idée est claire : reproduire le modèle qui a fait le succès du smartphone. Un système commun, que plusieurs fabricants peuvent adopter, avec des services centraux — Google Assistant, Translate, Maps — comme colonne vertébrale. Mais la fragmentation matérielle, qui a longtemps affaibli l’expérience Android face à iOS, reste un risque.
Samsung, lui, suit sa double logique : profiter de la plateforme commune tout en préparant ses propres alternatives. Le géant coréen a déjà annoncé un casque XR pour 2025 et des lunettes pour 2026. Elles commenceront modestement, avec photo et audio, mais devraient rapidement intégrer des fonctions AR plus ambitieuses. Fidèle à son habitude, Samsung n’exclut pas d’imposer son propre système, comme il l’a fait avec Tizen sur les montres, afin de ne pas dépendre exclusivement de Google.
Snap, enfin, prépare pour 2026 le lancement de ses « Specs », premières lunettes destinées au grand public après plusieurs générations de Spectacles réservées aux développeurs. Légères et transparentes, elles devraient offrir une expérience de réalité augmentée « see-through » enrichie d’IA, s’appuyant sur l’écosystème déjà vaste de filtres et de « Lenses » qui fait la force de Snapchat. Comparées aux Ray-Ban Display de Meta, les Specs se veulent plus immersives : elles privilégient un affichage dans le champ de vision, quand Meta a choisi pour l’instant un format plus discret, limité aux notifications et à de courtes interactions visuelles. Mais les défis techniques sont similaires : autonomie encore insuffisante, champ de vision restreint, confort à améliorer. Là où Meta s’appuie sur une stratégie de masse et un partenariat mode avec EssilorLuxottica, Snap parie sur son capital créatif et sa communauté de développeurs pour faire de ses lunettes un produit plus expérientiel que fonctionnel.
Dragon intérieur
Pendant que les géants occidentaux peaufinent leur stratégie, les acteurs chinois misent sur la vitesse et le prix. Xiaomi a ouvert le bal en 2025 avec ses lunettes à 280 dollars (260 €), dotées d’une batterie au silicium-carbone offrant plus de huit heures d’autonomie. La prouesse est notable : recharge complète en trois quarts d’heure, capture vidéo de 45 minutes, verres électrochromes.
Huawei a choisi un positionnement différent, en mettant en avant la confidentialité avec des modèles sans caméra. Baidu, de son côté, intègre son modèle Ernie dans des lunettes Xiaodu. Tous ciblent d’abord leur marché domestique, où Meta et Google sont absents, avant d’exporter agressivement. Comme pour les smartphones, la conquête internationale pourrait s’appuyer sur une équation simple : prix compétitif, intégration dans des super-apps comme WeChat ou Alipay, et diffusion massive.
OpenAI en embuscade
Tous n’imaginent pas l’avenir à travers des lunettes. OpenAI, associé à Jony Ive, prépare pour 2026 un appareil de poche sans écran, pensé comme un compagnon conversationnel. L’idée est de se libérer de la logique visuelle pour miser sur la voix et l’IA, toujours disponible, toujours proactive.
Le pari est audacieux. Humane, créée par des anciens d’Apple, avait tenté en 2024 une approche similaire avec son AI Pin, mais l’échec a montré la difficulté d’imposer un objet dont l’usage n’est pas évident. Pourtant, ces initiatives rappellent une réalité : la succession du smartphone pourrait ne pas prendre une seule forme. L’avenir pourrait être pluriel, avec des lunettes, des écouteurs, des bagues et des compagnons IA coexistant dans un même écosystème.
Des usages encore à inventer
La réussite des lunettes et des écouteurs intelligents ne dépendra pas seulement de la technologie, mais des usages qu’ils susciteront. Certains sont déjà identifiés. Dans la vie quotidienne, la traduction simultanée chuchotée à l’oreille, la navigation guidée par une flèche projetée sur la rue, ou la possibilité de capturer un souvenir sans sortir son téléphone, apportent une valeur immédiate.
D’autres usages émergent dans le monde professionnel. Dans l’industrie, des lunettes AR peuvent afficher en temps réel la procédure de maintenance d’une machine, ou permettre à un technicien d’être guidé à distance par un expert. Dans la santé, elles pourraient servir à projeter les constantes d’un patient ou à assister un chirurgien. Dans la logistique, elles permettent de scanner des colis et d’optimiser des flux sans interrompre le geste. Ces applications, encore de niche, sont essentielles : elles financent le développement technologique, elles accoutument des millions de travailleurs à l’usage d’écrans portés, et elles préparent le terrain psychologique pour une adoption grand public.
Une bataille d’usage
Reste une question essentielle : l’IA suffira-t-elle à provoquer le décollage de l’AR ? Les deux termes sont souvent associés, mais leur logique n’est pas la même. L’intelligence artificielle est un moteur logiciel, capable de traduire, reconnaître, interpréter. La réalité augmentée est une interface matérielle, qui exige un affichage stable, un suivi spatial précis, une autonomie suffisante. L’association des deux est prometteuse : l’IA enrichit l’AR, lui donne du sens, rend les interactions naturelles. Mais l’AR reste un défi matériel non résolu. Les lunettes de Meta sont plus des lunettes d’IA que des lunettes de réalité augmentée. Le véritable saut viendra peut-être quand les deux convergeront vraiment, mais rien ne garantit que cela suffira à supplanter le smartphone.
Le marché est encore embryonnaire – à peine quelques millions d’unités vendues en 2024, contre plus d’un milliard de smartphones. C’est dire que le smartphone n’est pas encore mort, que les lunettes et les écouteurs intelligents ne le remplaceront pas du jour au lendemain. Mais ils grignotent déjà ses usages. Traduire une phrase, consulter une notification, capturer une photo discrète : autant de gestes qui ne nécessitent plus d’écran tactile. La dynamique est lancée.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_8b47cd5a6a8240c6919ddc0ed39c1bfb