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Le nouvel art de la guerre avec l’IA

Mark Milley, chef d’état-major des forces armées américaines jusqu’au mois d’octobre, a proposé un nouveau concept stratégique pour accueillir l’IA et les robots de combat. Rendue publique au moment de son départ, sa prise de position fait écho à celles de plusieurs personnalités, comme l’ancien CEO de Google Eric Schmidt et l’ancien directeur de la CIA David Petræus.

Le nouvel art de la guerre avec l’IA

Le départ à la retraite du général Mark Milley, chef d’état-major interarmées des États-Unis depuis 2019, a surtout été marqué par son discours d’adieu, où il exposait le rôle que peuvent jouer les forces armées contre les “apprentis dictateurs”, notamment un certain Donald Trump. Ce testament politique s’est doublé d’un volet militaire, paru quelques jours plus tard dans la revue de la National Defense University Press. Il n’a pas fait autant de bruit, mais les décisions stratégiques qu’il illustre auront un effet encore plus profond. Les premières forces armées du monde sont déjà en train de mettre en œuvre ce nouveau concept stratégique, dans un changement qui s’étend des robots de combat jusqu’aux LLM sur le champ de bataille.

Le général ne mâchait pas ses mots

Mark Milley prend parfois des accents qui, toutes proportions gardées, ne sont pas sans évoquer L’Étrange Défaite de Marc Bloch et son analyse des carences de l’armée française qui ont mené à la Débâcle. Le général estime que la lourde machine industrielle et militaire qu’il a commandée n’est plus apte à défendre le territoire américain. “Un leadership centralisé et microgéré depuis le sommet sera inefficace. La patrie américaine a presque toujours été un sanctuaire pendant un conflit, mais ce ne sera plus le cas dans une guerre future” estime-t-il.  

Tout comme le char d’assaut dans l’entre-deux-guerres, le numérique et l’IA provoquent en effet un “changement sismique” dans la manière de faire la guerre. “Le prochain conflit sera caractérisé par des capteurs omniprésents dotés d’une capacité de collecte et de traitement de données massives qui minimisent les possibilités de dissimulation des forces” en présence, explique le général Milley: “Les principes fondamentaux du champ de bataille, à savoir voir, tirer, se déplacer, communiquer, protéger et maintenir en puissance, évoluent en profondeur.” Il propose donc un nouveau cadre stratégique, le Joint Warfighting Concept, similaire à l’AirLand Battle (ALB) des années 70 et 80 (et des nombreux autres, moins connus, qui lui ont succédé après la victoire stratégique contre l’Union Soviétique).

Consensus

De David Petræus, ancien directeur de la CIA et ancien commandant en chef des forces américaines en Afghanistan, à Eric Schmidt, ancien CEO de Google (et investisseur dans Kyutai aux côtés de Xavier Niel et Rodolphe Saadé, lire Qant du 20 novembre), nombreuses sont les personnalités qui voient les drones et toutes sortes de systèmes non habités pilotés par l’intelligence artificielle remplacer les combattants. “Être visible n’importe où sur le champ de bataille sera une condamnation à mort” résumait récemment Stuart Russell, de l’université de Berkeley, dans une déclaration à l’AFP (reprise par LaPresse.ca).  

Début septembre, pendant les dernières semaines de commandement de Mark Milley, le Pentagone a lancé le programme Replicator, qui entend doter les forces armées américaines de milliers de drones et systèmes autonomes « petits, intelligents et peu coûteux » (lire Qant du 8 septembre). Dès les premiers jours, la guerre en Ukraine a en effet fait la preuve, s’il en était besoin, de l’efficacité des drones petits et peu coûteux (lire Qant du 20 mars 2022). De nombreux équipementiers tâchent maintenant de leur apporter de l’intelligence.

L’un d’entre eux, Anduril Industries, vient par exemple de dévoiler un système aérien autonome à décollage et atterrissage vertical, conçu pour être personnalisé pour diverses missions. L’une de ces variantes, le Roadrunner-M, est un intercepteur à haute explosivité pour la défense aérienne au sol, capable d’identifier, d’intercepter et de détruire une variété de menaces. Les États-Unis se targuent de ne pas laisser à ces robots autonomes la liberté d’ouvrir le feu sans contrôle humain. Mais dans des circonstances comme le tir antiaérien où la vitesse de réaction peut faire toute la différence, ces bonnes résolutions se retrouvent inévitablement sous pression. Certaines sources indiquent d’ailleurs que dans la marine américaine, les dispositifs antimissiles peuvent, depuis plusieurs années, entrer en action automatiquement si la menace est trop proche. 

Le robot autonome anti-aérien Roadrunner-M d’Anduril en action

La gamme de robots de combat s’étend bien au-delà des dispositifs antimissiles. Un cousin de Roadrunner conçu pour le “Tactical Edge”, Ghost, embarque suffisamment de puissance de calcul pour des systèmes d’IA qui détectent, classent et suivent d’eux-mêmes les “objets d’intérêt” au-delà des lignes ennemies. Et un autre, Fury, prétend même pouvoir remplacer un chasseur de combat. 

L’IA pour percer le brouillard de la guerre

Au niveau tactique, l’intelligence artificielle peut permettre d’optimiser la chaîne de commandement, en favorisant la décentralisation par mission que le général Milley appelle de ses vœux. Une plateforme présentée par Palantir au printemps, par exemple, permet d’utiliser l’IA pour commander des missions de drones, générer des plans d’attaque et coordonner le brouillage des communications ennemies (lire Qant du 4 mai). Donovan, un chatbot de ScaleAI qui équipe déjà les forces armées américaines, permet aux commandements opérationnels de réduire leurs délais de planification à quelques minutes, assure l’éditeur du modèle.

ScaleAI est née dans l’annotation de données, comme HumanToHuman et les Captcha de Google (lire Qant du 23 juin). Alexandr Wang, son CEO, veut aller bien au-delà. Il vient de présenter un modèle de fondation pour les véhicules autonomes, à l’instar de Ghost Autonomy et OpenAI. Qu’il s’agisse de voitures civiles ou de robots de combat, les LLM promettent en effet de grands progrès dans la conduite autonome (lire Qant du 10 novembre).

Vitesse d’adaptation

Scale vise, surtout, les 22 téraoctets de données générées chaque jour par les forces armées américaines. De quoi hisser l’IA au niveau stratégique. Mais à lui seul le big data n’aura pas d’effet significatif. Comme toutes les autres grandes organisations, les forces armées américaines doivent se réinventer avec l’IA. “Nous ne nous adaptons pas assez vite pour optimiser nos forces au rythme de l’évolution de la guerre. Nous devons nous adapter beaucoup plus rapidement qu’aujourd’hui” avertit ainsi le général Milley. Le plus illustre de ses prédécesseurs au poste de chef d’État-major général des forces armées, Dwight Eisenhower, a attendu de quitter son mandat de Président des États-Unis pour mettre en garde contre l’influence politique du complexe militaro-industriel. Mark Milley a lui aussi attendu la dernière minute, mais pour s’inquiéter de sa lourdeur. 

Pour le dire comme Marc Bloch à l’été 1940: “Alors que nos chefs ont prétendu renouveler la guerre de 1915-1918, les Allemands faisaient celle de 1940”.

Pour en savoir plus :

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_fb095120742f44588764d94eae865aef