« À terme, il suffira de demander à l’ordinateur ce dont vous avez besoin et il exécutera ces tâches pour vous ». Cette vision de Sam Altman en 2023 s’est rapprochée cette semaine : lors du DevDay de mercredi, OpenAI a annoncé une refonte de ChatGPT en plateforme ouverte, avec l’introduction d’applications dans ChatGPT. L’aboutissement des efforts d’OpenAI pour transformer progressivement le chatbot en une véritable plateforme informatique. Après l’ouverture de l’API ChatGPT (Assistants API) en 2023, permettant aux développeurs d’intégrer facilement l’assistant dans des applications tierces, OpenAI a inauguré un « GPT Store », préfigurant un marché d’agents IA disponibles via ChatGPT.
ChatOS
OpenAI envisage ChatGPT comme une surcouche conversationnelle venant s’intercaler entre l’utilisateur et les services numériques. L’assistant ne se contente plus de répondre aux questions : il peut rechercher des informations, raisonner et agir en appelant des outils ou services tiers de façon autonome. Concrètement, l’utilisateur n’a plus besoin de jongler entre les applications classiques : en dialoguant en langage naturel avec ChatGPT, il pourra commander un repas, planifier un voyage ou retoucher une image, sans jamais quitter la conversation. Le chatbot comprend les requêtes et orchestre lui-même les services appropriés en arrière-plan (réservation d’un VTC, utilisation d’un outil de dessin, etc.), un peu à la manière d’un méta-système pilotant votre ordinateur.
Cette approche conversationnelle transforme l’assistant en véritable point d’entrée universel, capable de tout faire pour l’utilisateur sur demande. OpenAI parle d’ailleurs désormais d’un “système à qui l’on peut demander de tout faire à votre place”, plutôt que d’un simple agent dialoguant. En somme, l’assistant devient l’interface principale – intelligente et proactive – qui masque la complexité technique en exécutant les actions à la demande de l’usager.
Au lieu de s’adapter aux outils (apprendre une interface, naviguer dans un menu), c’est l’outil qui comprend notre langage et s’adapte à nos demandes. En ce sens, la démarche d’OpenAI s’inscrit dans la continuité des grandes révolutions d’interface, avec l’ambition d’inaugurer un nouveau paradigme où l’intelligence artificielle conversationnelle deviendrait le mode d’interaction privilégié avec le monde numérique.
Une nouvelle interface
OpenAI parie que l’assistant conversationnel représentera la prochaine interface dominante en informatique, tout comme l’interface graphique à la souris (GUI) s’est imposée dans les années 1980 et que l’écran tactile mobile lui a succédé dans les années 2010. Chaque bascule d’interface a entraîné un changement de leaders technologiques : par exemple, Microsoft a dominé l’ère du PC/GUI, tandis qu’Apple et Google règnent sur l’ère du smartphone tactile. Mais la transition vers une interface pilotée par l’IA pourrait bien redistribuer les cartes. ChatGPT ambitionne de devenir un véritable système d’exploitation conversationnel s’affranchissant des OS actuels.
Si OpenAI réussit, l’assistant pourrait s’imposer comme le point névralgique de l’expérience utilisateur, reléguant au second plan les applications autonomes. Les conséquences pour l’industrie seraient profondes : les utilisateurs, séduits par la commodité du dialogue naturel, pourraient délaisser les App Stores classiques au profit de l’approche unifiée de ChatGPT. Apple et Google se retrouvent challengés sur leur propre terrain, d’autant qu’OpenAI ne compte pas s’arrêter au logiciel : la société travaille, avec le designer Jony Ive (ex-Apple), sur une nouvelle génération d’appareils conçus pour cette interface conversationnelle.
L’IA en pendentif
L’idée est de créer un “objet IA” dédié, qui matérialisera l’assistant dans le monde physique. Selon les premières indiscrétions, il pourrait s’agir d’un dispositif sans écran, de la taille d’un smartphone, à porter sur soi (par exemple autour du cou). Cet appareil serait doté de micros, de haut-parleurs et de caméras pour assurer une capture multimodale de l’environnement (voix, images) et dialoguer naturellement avec l’utilisateur.
L’enjeu est de le rendre accessible mais non intrusif : l’assistant devra être toujours à l’écoute pour aider en continu, sans pour autant empiéter sur la vie privée ou agacer par des interventions inopportunes. Cela implique des signaux éthiques visibles (par exemple des indicateurs clairs quand l’IA écoute ou enregistre, afin de préserver la confiance et le consentement). Techniquement, une partie de l’intelligence pourrait être embarquée dans l’appareil pour fonctionner en local, mais faire tourner un modèle de la puissance de ChatGPT en continu nécessite d’énormes ressources de calcul.
L’appareil devra donc s’appuyer sur le cloud pour les tâches complexes. Enfin, ce compagnon IA sera pensé pour une interopérabilité totale : il devrait pouvoir se connecter aux autres équipements et services via des standards ouverts comme le Model Context Protocol (MCP), déjà adopté par OpenAI pour intégrer des outils externes à ChatGPT.
Du logiciel aux micro-agents
Parallèlement, OpenAI redéfinit la notion même d’application logicielle. Plutôt que d’ouvrir manuellement une appli distincte pour chaque tâche, l’utilisateur formule son besoin en langage naturel, et ChatGPT sélectionne et lance en coulisse les micro-agents appropriés. Chaque “application” devient en réalité un agent IA spécialisé (une petite routine pilotée par le LLM) capable d’accomplir une tâche précise – réserver un vol, éditer une photo, envoyer un message – à la demande.
OpenAI a ainsi lancé un SDK pour permettre aux développeurs de créer ces mini-applications embarquées directement dans l’interface de ChatGPT. Désormais, “nous pourrons interagir avec ces applications par une discussion plutôt qu’en pressant des boutons”, explique Sam Altman. Par exemple, plutôt que d’ouvrir successivement son navigateur, puis le site d’un hôtel et une appli de paiement, on pourra simplement dire « Je veux réserver un hôtel à Paris pour demain » et l’agent s’occupera d’utiliser les services nécessaires.
Lors du DevDay, OpenAI a montré comment un utilisateur pouvait, sans quitter ChatGPT, regarder un cours en vidéo, demander des éclaircissements, puis générer un design sur Canva, ou encore afficher une carte Zillow en plein écran – le tout piloté par la conversation. Ces interfaces intégrées offrent une expérience fluide, les apps pouvant même afficher des contenus interactifs au sein du chat (formulaires, tableaux, cartes…).
Sonnants et trébuchants
Les premières intégrations marchandes (p. ex. Etsy/Shopify) illustrent la monétisation potentielle de la distribution. Des pilotes de paiements (UPI en Inde via NPCI/Razorpay) testent l’achat directement dans ChatGPT. OpenAI pousse l’Agentic Commerce Protocol (ACP), un standard ouvert co‑développé avec Stripe, et un Instant Checkout au sein du chat . Les apps deviennent ainsi point de vente et d’exécution, avec contrôle marchand et flux structurés côté API.
Un App Store dédié est prévu pour répertorier toutes les applications disponibles. À terme, ChatGPT pourrait ainsi constituer une bibliothèque universelle de micro-services intelligents, invoqués à la volée par la voix ou le texte. L’utilisateur bénéficiera d’une expérience unifiée, tandis que les développeurs accèdent à une audience massive (ChatGPT revendique plus de 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires fin 2025) sans avoir à créer d’interface séparée.
Pour eux, le terme de “révolution” ne serait pas immérité.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_aa205778b82c45a49df9b183abb4b24d