Qant. La France semble avoir accueilli l’IA générative avec méfiance. La plupart des grands groupes ont interdit ChatGPT, au point que 68% des salariés qui l’utilisent se cachent de leurs managers pour ce faire… Y a-t-il un rejet français de la révolution cognitive ?
Nicolas Gaudemet : La plupart des grandes entreprises ont en effet décidé de restreindre l’accès à ChatGPT pour des raisons de sécurité, mais ce n’est pas particulièrement lié à la France. C’est un phénomène mondial, dû au fait que les données d’utilisation sont enregistrées à des fins d’entraînement des futurs modèles. En conséquence, certains ont essayé de développer leurs solutions internes ; d’autres ont attendu que les outils professionnels soient disponibles. Ceux-ci commencent à arriver, chez OpenAI, Microsoft, Google… Tout au plus peut-on observer que pour des raisons règlementaires, les produits sont souvent disponibles en Europe bien après les États-Unis. Cela peut parfois poser problème. Mais on ne peut pas parler de rejet français : au contraire, un écosystème prometteur est en train de se constituer.
Qant. Le marché des grands groupes va donc s’ouvrir ?
Nicolas Gaudemet : L’intérêt de tous les grands clients pour ces questions est indéniable. La première phase, d’acculturation, a généralement pris fin à l’été. Nous entrons maintenant dans une phase de cadrage technologique et de prototypage. Certaines grandes entreprises en sont même à la mise en production. L’industrialisation de l’IA a déjà commencé, sous l’aiguillon le plus puissant qui soit : la compétitivité internationale. Chacun sait qu’il faut aller rapidement chercher des gains de productivité grâce à l’IA, sous peine d’être vite dépassé. Tout l’art, c’est d’orienter les ressources vers les bons cas d’usage…
Qant. Quelle pourra être la part des startups ?
Nicolas Gaudemet : Notre écosystème de startups ne cesse de se consolider. Plusieurs ont pris le pari de l’open source, comme Mistral ou bien sûr la franco américaine HuggingFace. L’open source peut en effet se révéler nécessaire dans trois sortes de cas d’usage. Les modèles fermés ont généralement une tarification qui dépend de la quantité de données : si l’on a un énorme volume à traiter, il est rentable d’installer une solution open source sur son propre cloud. De même, si vos données sont ultrasensibles, mieux vaut les traiter on premises, sur vos propres serveurs, ou via une solution comme celle de S3NS, la joint venture de Thalès et Google. Enfin, s’il vous faut un modèle à votre main, dont vous avez optimisé les différents paramètres, l’open source s’impose probablement. Certes, toutes les entreprises qui sont aujourd’hui hébergées chez Microsoft Azure ou Google Cloud Services bénéficieront de leurs modèles fermés (OpenAI, Palm…) mais aussi de modèles open-source : il y a une place à prendre ici.
Au delà de l’open-source, LightOn propose aussi des modèles de langage souverains et travaille déjà avec le secteur public. Et de belles startups comme PhotoRoom, Dust, Pimento, Gladia et de nombreuses autres proposent des applications business directes dans différentes verticales qui s’appuient sur de grands modèles de langage ou d’image fondationnels.
Qant. On retrouve en somme l’arbitrage entre la productivité et la souveraineté qu’on a déjà vu à l’œuvre dans le cloud… Le même phénomène va-t-il encore se produire alors que le marché évolue des modèles de fondation vers les applications ?
Nicolas Gaudemet : Indéniablement, la course pour les modèles de fondation est désormais réservée à quelques géants. Si Gemini arrive bien en décembre, les sociétés qui pourront lui opposer leur propre modèle se compteront sur les doigts d’une main. De même, l’intégration de l’IA dans les outils de marché va principalement bénéficier aux principaux acteurs, qu’il s’agisse de Salesforce, Microsoft, Youtube, Meta… L’IA générative, cependant, crée un immense appel d’air à l’innovation ! Partout dans le monde, des start-up se créent qui, pour développer tel ou tel usage, n’ont besoin que de millions, et non de milliards… Vraiment, quand on voit, à Paris, des sociétés comme celles que je viens de citer, on n’a pas d’inquiétude à se faire sur la vivacité de l’écosystème.
J.R.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_40b882813dc342528a96ca8ae2188bc5