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Le complot contre le dollar

Sous le poids des sanctions, la Russie et la Biélorussie accélèrent le développement de leurs monnaies numériques. Elles rejoignent ainsi l’offensive diplomatique de la Chine, qui devrait culminer au sommet des économies émergentes à Johannesburg, du 22 au 24 août.

Le complot contre le dollar

Mardi 15 août prochain, la Russie commencera à tester sur le terrain la monnaie numérique de sa banque centrale. Cette phase pilote, à laquelle participeront 13 banques et un nombre limité de leurs clients, vise à affiner les fonctionnalités du rouble numérique, déjà pourvu de son logo (ci-dessous).

Le président Vladimir Poutine a promulgué le 24 juillet une loi qui établit le rouble numérique comme la troisième forme de la monnaie nationale, en complément des formes existantes, fiduciaire (les espèces) et scripturale (chèques, virements, cartes bancaires…). Elle devrait être principalement utilisée pour les paiements et les transferts d’argent. Les premiers tests porteront sur les processus de base, tels que la création de portefeuilles numériques et l’utilisation de codes à réponse rapide (QR codes) pour les transactions. Les participants pourront utiliser les roubles numériques dans 30 établissements de vente au détail répartis dans 11 villes russes.

La Banque de Russie a souligné que l’adoption ne sera pas obligatoire, et que le déploiement ne devrait pas être terminé avant 2025. Jusqu’à la fin de 2024, tous les services seront gratuits, mais à partir de l’année suivante, les transactions entre entreprises coûteront 15 roubles (0,15 €) chacune, tandis que les particuliers paieront de 0,2 % à 0,3 % du montant total de la transaction.

De Minsk à Moscou

La Biélorussie a aussitôt tenté d’emboîter le pas de son grand voisin, par une déclaration du vice-président de la Banque nationale de Biélorussie (BNB), Dmitry Kalechits, reprise par l’agence de presse russe Interfax. Le rouble biélorusse numérique se destinera principalement aux paiements transfrontaliers. En effet, depuis l’invasion de l’Ukraine, les principales banques biélorusses sont soumises, tout comme leurs homologues russes, à des restrictions d’accès aux systèmes de paiement internationaux, notamment Swift. Un système d’échange direct en monnaie numérique entre les banques centrales de Minsk et de Moscou atténuerait considérablement l’effet des pour les Biélorusses. Dans ce but, la Russie a lancé la plateforme Mir et la Chine, le CIPS (Cross-border Interbank Payment System).

Dans le même esprit, début juillet, la Biélorussie s’est engagée à intégrer l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), établie par la Chine et la Russie en 2001, et étendue depuis à l’Inde, au Pakistan, aux pays d’Asie centrale et, depuis le 4 juillet dernier, à l’Iran. En leur donnant la bienvenue, le président chinois Xi Jinping a invité les pays membres de ce bloc en formation à « accroître la part des règlements entre eux en monnaie locale et à développer la coopération en matière de monnaie numérique souveraine » (Xinhua). Une position qu’il répète à l’envi, notamment au sein de l’initiative « Belt and Road », le principal véhicule des ambitions internationales chinoises.

Un pont vers la Chine

Cette semaine, Bloomberg a fait état d’informations selon lequel le projet mBridge, mené par la Banque des règlements internationaux (BRI ou BIS, selon l’acronyme anglais) avec l’appui de la Chine et Hong-Kong, ainsi que des Émirats Arabes Unis et de la Thaïlande, était proche de déboucher sur un « minimum viable product ». La plate-forme pourrait ensuite permettre au yuan numérique (e-CNY) de concurrencer le dollar pour les transactions des grandes entreprises, qu’on estime en moyenne à 6 600 milliards de dollars par jour. La perspective provoque déjà des inquiétudes aux Etats-Unis, observe l’agence, à qui une source déclare que « le FMI veut éviter que le projet ne passe du statut de solution technique à celui d’outil géopolitique ».

Les compétences de la BRI en matière de monnaie numérique sont reconnues, mais c’est en Chine que la monnaie numérique de banque centrale (CDBC, selon l’acronyme anglais) a pris beaucoup d’avance. Le e-CNY y a été introduit dès avril 2020. Fin 2022, 13,6 milliards de yuans numériques étaient en circulation (soit environ 2 milliards d’euros au taux de change de l’époque) selon la banque de Chine. Certes, cela ne représente que 0,13% de la masse monétaire globale, mais l’usage se répand petit à petit.

Huit cents foyers du Hunan ont payé cette année leurs impôts en e-CNY, d’après une dépêche de lundi dernier de l’agence Xinhua. La Banque de Chine, China Telecom et China Unicom proposent depuis juillet des « hard wallets » codés dans la carte SIM du téléphone. Au total, les transactions cumulées en e-CNY ont atteint 1800 milliards de yuans (250 milliards de dollars) à fin juin dernier, contre 100 milliards de yuans entre 2020 et août 2022 (Reuters). Cent vingt millions de wallets sont ouverts et le nombre de e-CNY a augmenté de presque un quart en six mois, à 16,5 milliards.

Dédollarisation

En face, les projets d’euro et de dollar numériques sont embryonnaire pour l’un, inexistants pour l’autre. Forte de son avance, ainsi que de son poids dans les échanges mondiaux, la Chine pousse ses pions. En mars et en avril respectivement, le Brésil et l’Argentine ont tous deux conclu des accords bilatéraux afin d’utiliser le yuan et leurs monnaies pour le règlement des transactions. Plus prudent, le ministre saoudien des Finances, Mohammed al-Jadaan, a simplement déclaré dès janvier à Davos que Riyad était ouvert au règlement des transactions pétrolières dans des monnaies autres que le dollar.

Cette volonté de réduire le rôle du dollar dans les transactions devrait trouver un nouvel élan au quinzième sommet des économies émergentes (du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine, les Brics, mais pas seulement) qui se tiendra à partir du 22 août en Afrique du Sud. L’utilisation des monnaies locales, mais surtout des monnaies numériques, a été inscrite à l’ordre du jour.

La « dédollarisation » correspond à une réalité : la part du dollar dans les réserves monétaires mondiales est passée de 73 % en 2000 à 59 % aujourd’hui. Mais pour qu’elle s’appuie efficacement sur des monnaies numériques, il faut que celles-ci fassent émerger un système de paiements internationaux plus rapide, plus efficace et moins cher que l’existant. Pour cela, on peut concevoir trois modèles.

A l’instar de l’euro, on peut imaginer que des pays se dotent d’une monnaie numérique commune, à l’instar de l’euro. Mais hormis peut-être le Mercosur, on peine à imaginer quels pays voudraient ainsi réunir leurs gouvernances. Deuxième option, la BRI prépare, sous le nom d’Icebreaker, un système centralisé d’échange de monnaies. Une sorte de Swift du XXIème siècle qui ne ferait que lui succéder : plus ça change…

Troisième option, chaque pays peut choisir de relier sa monnaie numérique à telle ou telle autre : la gouvernance décentralisée que prépare, justement, mBridge. A défaut d’être remplacé comme monnaie de réserve, le dollar se verrait, petit à petit, marginalisé par la fragmentation du système monétaire international.

On comprend qu’à Washington, certains puissent être un peu tendus.

Pour en savoir plus:

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_2a65788eb57745778c2b5669c842e6f4