Mercredi 9 août, la grève des scénaristes à Hollywood, rejoints par les acteurs, a atteint le cap symbolique des cent jours. C’est le temps qu’avait duré la grève des scénaristes en 2007-2008, avec un impact économique estimé à plus de deux milliards de dollars. Et cette fois, aucune issue ne semble envisageable. Pire, pour les studios : les acteurs ont également rejoint le mouvement, portant des revendications similaires. D’un côté comme de l’autre, l’inquiétude est la même : le développement de l’IA vient menacer la nature et la pérennité de leurs emplois.
Leurs craintes s’appuient notamment sur la multiplication des films réalisés par IA, preuve des progrès fulgurants réalisés en la matière ces derniers mois. En décembre 2022, quelques semaines seulement après la sortie de ChatGPT pour le grand public, The Safe Zone, premier film écrit et dirigé par l’IA, était présenté par 28 Squared Studios et Moon Ventures. Le chatbot d’OpenAI avait été utilisé pour l’écriture, le scénario et la mise en scène de ce film dépeignant un futur dystopique où l’IA domine le monde.
The Safe Zone, le premier court-métrage écrit et dirigé avec ChatGPT
Début août, le dialogue a repris entre les studios d’un côté, et les scénaristes et acteurs de l’autre. Une réunion qui n’a finalement abouti à rien de probant selon les deux parties, ce qui semble préluder à un enlisement de la situation. L’IA est déjà utilisée dans la production cinématographique, notamment les effets spéciaux, mais son utilisation future élargie semble inévitable. Les scénaristes veulent s’assurer que leur travail reste protégé et que l’IA ne sera pas utilisée pour la création de scénarios ou de dialogues, du moins sans intervention humaine. Les acteurs et les doubleurs craignent eux de perdre le contrôle sur l’utilisation de leurs images et de leurs voix, à partir du moment où des modèles numériques sont réalisés. La technologie pour transformer des acteurs réels en avatars virtuels ne cesse de s’améliorer.
En juin, Waymark a présenté The Frost, un court-métrage entièrement réalisé grâce à Dall-e 2 (lire Qant du 7 juin). La technologie est devenue assez mature pour libérer la créativité, par exemple de l’acteur Justin Hackney :
“Le carnaval des âges”, un court-métrage produit par Justin Hackney grâce à Dall-e, Midjourney et Runway Gen-2.
Mais pour l’industrie elle-même, l’IA soulève ainsi des préoccupations quant à la manière dont elle pourrait remplacer ou réduire les rôles des acteurs. Rogue One: A Star Wars Story de Disney a utilisé un acteur décédé, Peter Cushing, avec l’accord de ces héritiers. La série Ted Lasso, sur Appel TV, a rempli un stage de figurants générés par l’IA.
Sag-Aftra, le syndicat des acteurs, craint que les studios n’utilisent abusivement les répliques numériques des acteurs sans une compensation adéquate. Il veut garantir un consentement éclairé et une rémunération équitable pour l’utilisation de ces avatars. Duncan Crabtree-Ireland, négociateur en chef du syndicat, avait dévoilé en juillet dernier une proposition des studios suggérant que les acteurs soient numérisés pour une journée de salaire et que les studios détiennent ensuite ces numérisations pour une utilisation éternelle sans consentement ni compensation supplémentaire. L’Alliance of Motion Picture and Television Producers (AMPTP) a réfuté cette allégation, précisant que l’utilisation de répliques numériques serait limitée au projet pour lequel l’acteur est employé.
Dans ce qui est peut-être le chef-d’œeuvre d’un genre naissant, pour l’instant, un court-métrage reprend la biographie imaginaire du frère d’Alan Smithee, le pseudonyme utilisé depuis 1955 par les réalisateurs mécontents de leur film, et privés du final cut par les studios. Bob Smithee, lui, a travaillé sur tous les grands films qui n’ont jamais vu le jour : le Don Quixote d’Orson Welles, le Napoléon de Kubrick, Le Siège de Leningrad de Sergio Leone, Le voyage de G. Mastorna de Federico Fellini…
AI Generated Documentary | Bob Smithee Video: Runway Gen-2 Beta – Images: OpenAI Dall-e 2 – Text: GPT-4 – Voice: Synthesia
Certains experts en droits d’auteur craignent que les acteurs moins connus soient désavantagés dans les négociations. Ce ne serait pas la première fois, tout comme pour les scénaristes. Le mouvement a débuté quand, le 2 mai, plus de 11 000 scénaristes de films et de télévision se sont mis en grève, le principal point de discorde étant l’intégration de l’intelligence artificielle dans leur métier. La Writers Guild of America a exigé des normes réglementaires pour garantir des conditions de travail équitables et une rémunération adéquate face à une technologie considérée comme “perturbatrice”.
On peut le dire.
*Pour en savoir plus : *
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_2a65788eb57745778c2b5669c842e6f4