- Par Sylvie Ouziel, cofondatrice et directrice générale de Blue Bridge Group AI
Sylvie Ouziel • D.R.
Il était une fois une société, « Jaune », donc le conseil d’administration souhaitait se pencher sur le sujet stratégique de l’IA : des milliards d’euros se déversaient sur le sujet de par le monde et cela semblait bon pour le cours de l’action. Cependant, le sujet étant très technique et le board ne souhaitant pas empiéter sur les prérogatives des opérationnels ou contrevenir à la bonne gouvernance en place, il était difficile de passer à l’acte.
Le board de Jaune décida donc de mandater un cabinet de conseil en stratégie qui parlait beaucoup d’efficience et de compétitivité et facturait des taux horaires exorbitants, invoquait à tout bout de champ l’argument terroriste de la best practice sectorielle et de l’operating model de référence, en faisant fi des ambitions de différentiation du client, et se revendiquait de la technologie sans sembler la pratiquer plus que cela.
Après plusieurs mois d’interview, le cabinet revint avec une liste de « cas d’usages » et de « Proofs Of Concept », priorisés sous forme de bulles sur une matrice à deux dimensions… sous Powerpoint, évidemment. Enfin le cabinet recommanda de traiter les « pré-requis » avant d’agir : moderniser les systèmes de gestion et nettoyer les données. A ce rythme, on devrait sans doute investir pendant une paire d’années afin de, peut-être, voir de premiers retours sur investissements avant la fin de la décennie.
Quand le chairman voit Rouge
Le président du principal concurrent de Jaune, « Rouge », avait adopté une démarche différente. Il avait mandaté le CEO pour aller trouver son fournisseur de CRM, qui exhibait des petits agents dans toutes les foires du monde, et lui avait confié la mission de convertir Rouge à l’IA. La première conséquence, immédiate, avait été une augmentation drastique et irrévocable de sa facture mensuelle. Plusieurs trimestres plus tard, quelques agents étaient apparus, pour réaliser des tâches assez mineures aux marges dudit système de CRM. Malheureusement, les collaborateurs de Rouge, comme tous les « cols blancs », réalisaient quotidiennement des tâches complexes, parfois fastidieuses mais toujours intriquées dans bon nombre de systèmes d’information différents allant du mail à la gestion des stocks en passant par le système financier, la gestion des « tickets » pour toute demande client, leur site ecommerce en ligne, et d’autres encore…
Le conseil d’administration du champion du secteur, « Bleu », avait pour sa part tracé une nouvelle route. Il comptait en son sein quelques ingénieurs et gestionnaires expérimentés, aussi avait-il su analyser la situation avec pragmatisme. La technologie était certes révolutionnaire mais encore très évolutive. Les problématiques métiers étaient, elles, bien connues. Il avait donc décidé de définir une feuille de route agile qui lui permettrait de se saisir rapidement des opportunités, tout en gardant les options ouvertes pour bénéficier du progrès technique.
Allez, les Bleus
Le board de Bleu s’était fait expliquer les nouvelles possibilités que déverrouillaient concrètement ces technologies d’IA générative, et en quoi elle pouvait remplacer ou augmenter des équipes humaines. Il s’était fait faire des démonstrations et avait demandé un compte rendu chiffré de la fiabilité de tout ceci. Ensuite, il avait mandaté le CEO pour identifier et prioriser ce que l’on pouvait faire dès aujourd’hui pour générer un impact fort tout en restant ouvert aux évolutions des modèles.
Cette approche pragmatique, par l’action, lui avait permis de dégager rapidement des gains substantiels, tout en mesurant très directement les enjeux de l’IA et en appréhendant concrètement ses modes de fonctionnement. Bleu n’avait pas de grand plan stratégique ou de partenariat pompeux à annoncer, mais il pouvait montrer des améliorations tangibles de sa productivité, sa satisfaction client, son time-to-market et ses parts de marché. Bleu attirait les meilleurs talents technologiques car il leur permettait de piocher dans une large boîte à outil évolutive, pour revoir de manière créative la manière dont les collaborateurs travaillaient, sans perdre de temps en « pré-requis » que l’on n’arriverait jamais à réunir. Les relations entre le conseil d’administration et les opérationnels étaient au beau fixe puisque le dialogue s’organisait autour de leviers de performance très concrets que la technologie actionnait, plutôt que d’incantations désincarnées.
Le conseil de Bleu n’était pas « technique » et ne le devint jamais. Il se pencha simplement sur ce que la technologie pouvait faire pour l’entreprise plutôt que sur ce que l’entreprise pouvait faire pour les consultants et les éditeurs de logiciels.
S.O.
AI Act • Bouygues Telecom • Dassault Systèmes • DGE • IQM Quantum Computers • Mistral • Prisme AI • Rheinmetall • SNCF • Varjo
- Mistral souffle sur Dassault Systèmes • Les modèles de Mistral (dont l’assistant « Le Chat Enterprise » et la plateforme « AI Studio ») sont désormais intégrés à l’offre cloud souverain Outscale (qualifié SecNumCloud) de Dassault Systèmes, et accessibles via l’Outscale Marketplace. L’objectif – affirmé lors du salon Adopt AI à Paris – est de fournir aux entreprises et institutions soumises à des contraintes strictes de confidentialité, de souveraineté et de conformité réglementaire une alternative européenne aux solutions proposées par les hyperscalers américains. Dans la pratique, Le Chat Enterprise permet d’automatiser la production de rapports, de contenus marketing ou de code, et de centraliser outils, données et équipes dans une interface unifiée. L’AI Studio offre aux développeurs le contrôle complet de leurs stacks IA, en s’appuyant sur une infrastructure optimisée pour l’inférence, avec mise en cache, routage, sécurité et déploiement automatisé.
- Allô, Monsieur l’agent IA ? • Depuis la mi-septembre, quelque 800 agents IA ont été créés au sein du Studio IA de Bouygues Telecom, qui permet aux directions métiers de concevoir, déployer et piloter elles-mêmes des agents d’intelligence artificielle, génératifs ou analytiques. 51 ont été validés et industrialisés pour un usage à grande échelle. Conçu en partenariat avec la start-up française Prisme.ai, le Studio IA repose sur cinq piliers : adoption généralisée, hébergement sur infrastructure contrôlée, indépendance technologique vis-à-vis des clouds et modèles, compatibilité avec des standards ouverts comme le Model Context Protocol (MCP), et gouvernance interne via un comité validant les agents avant leur mise en production. Les cas d’usage évoqués incluent l’automatisation de tâches back-office, l’assistance aux conseillers client (self-care), ainsi que l’optimisation des opérations réseau et de la supply chain.
- Un AMI pour l’IA • La France vient de lancer un appel à manifestation d’intérêt (AMI) destiné à préparer la participation nationale au futur PIIEC IA (Projet important d’intérêt européen commun dédié à l’intelligence artificielle). Cet AMI, piloté par la Direction générale des entreprises (DGE) et le ministère de l’Économie, veut identifier des projets français couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA : recherche-développement, infrastructures de calcul, modèles, usages industriels et publics, santé, défense, services publics…
- La délation à l’AI Act • La Commission européenne vient de mettre en ligne un outil chiffré et confidentiel permettant à tout citoyen de l’Union de signaler anonymement au Bureau européen de l’IA des violations présumées du AI Act (modèles GPAI non conformes, défauts de transparence, pratiques interdites, etc.). Ce canal accepte des signalements dans n’importe quelle langue européenne et tout format de pièce jointe, et garantit le suivi des signalements via une boîte sécurisée tout en préservant l’anonymat. Ce lancement marque la transition de la phase de conception réglementaire vers la mise en œuvre concrète du cadre européen pour l’IA. Le même jour, la présidente de la BCE Christine Lagarde a averti, dans un discours à Bratislava, que l’UE risquait de « rater le coche » de l’IA face aux États‑Unis et à la Chine, appelant à lever les freins réglementaires internes, baisser le coût de l’énergie, accélérer sur les chips, data centers et capitaux privés. Ce n’est pas le premier signe de désaccord entre la Banque et la Commission. Ni le dernier.
- Métavers militaire • Connu pour ses chars Leopard, l’allemand Rheinmetall s’est engagé dans un partenariat stratégique avec la start-up finlandaise Varjo pour doter ses simulateurs de formation terrestre modulaires – conduite de véhicules et systèmes d’armes –de casques de réalité mixte XR-4. Cette coopération vise à offrir des entraînements immersifs, combinant dispositifs physiques (cockpit, commandes) et environnements virtuels réalistes, tout en permettant le déploiement de ces systèmes sur le terrain, sans infrastructures fixes. Le constructeur prévoit de présenter la semaine prochaine, à la conférence I/ITSEC 2025. Le système devrait aux armées de l’Otan d’accroître rapidement leurs capacités d’entraînement, sans contraintes de centres fixes, et former davantage de personnels plus vite.
- Le quantique qui venait du froid • IQM Quantum Computers vient d’annoncer un investissement de plus de 40 millions d’euros dans l’extension de son site de production finlandais, afin de doubler la capacité de ses salles blanches et de ses lignes d’assemblage. L’installation, sur une surface totale de 8 000 m², devrait lui permettre de produire jusqu’à 30 ordinateurs quantiques complets par an à partir du premier trimestre 2026. Cette hausse de capacité s’inscrit dans la continuité de la levée de fonds de série B de 320 millions de dollars réalisée en septembre 2025. L’expansion vise à soutenir la feuille de route de l’entreprise vers des systèmes quantiques tolérants aux erreurs d’ici 2030.
- Navettes à Nantes • La SNCF ouvrira un site expérimental de navettes autonomes à Carquefou (Loire-Atlantique). Le projet prévoit d’étendre à 4 km l’ancienne ligne ferroviaire Doulon–Carquefou pour y faire circuler dès 2026 des minibus autonomes (voies 2×3,5 m), avec huit stations modulaires, une zone technique, des circulations tests en 2026 puis un service public durant 11 mois à partir de février 2027. L’Autorité environnementale demande d’améliorer l’étude d’impact – notamment sur la biodiversité, les eaux pluviales et la clarté du résumé non technique – et recommande des mesures de compensation pour les espèces protégées. Cette mise en garde pourrait retarder le calendrier, bien qu’elle ne remette pas en cause le principe de l’expérimentation.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_9a4522e1079d4c4eba219372404b83a3