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L’espace public à l’ère numérique : une transformation en profondeur

L’émergence du numérique a redéfini profondément l’espace public en France. Une note du Cepremap, publiée la semaine dernière, montre que le débat à l’Assemblée nationale est de plus en plus influencé et polarisé par les réseaux sociaux.

Ces dernières années, l’Assemblée nationale est devenue la scène d’un spectacle où les interruptions, les applaudissements et les protestations sont constants et omniprésents. Les discours les plus virulents précèdent pourtant parfois des votes consensuels : la “bordélisation” est une théâtralisation des débats.

Source : Cepremap

Intitulée La Fièvre parlementaire, une note publiée la semaine dernière par l’Observatoire du Bien-être du Cepremap – un laboratoire économique créé par Daniel Cohen et désormais présidé par Benoît Coeuré – chiffre la tendance et montre comment les codes des réseaux sociaux dictent désormais la vie parlementaire.

Désinstitutionalisation et réseaux sociaux

Entre 2007 et 2024, l’analyse de près de deux millions d’interventions – effectuée avec GPT 4o-mini d’OpenAI – révèle une montée spectaculaire de l’émotion dans les discours parlementaires. En 2014, 22 % des discours relevaient d’un registre émotionnel, une part qui grimpe à 40 % avec la législature de 2022-2024. La polarisation des discours, mesurée par un indice basé sur les thématiques abordées et les registres lexicaux, a été multipliée par six depuis 2007. Ce changement marque une désinstitutionalisation croissante, où les élus privilégient leurs followers sur les réseaux sociaux au détriment d’un échange argumenté entre collègues parlementaires. On a même vu des députés faire une deuxième prise…

La note met également en lumière la mise en scène de la colère. Entre 2017 et 2024, le nombre d’interruptions a augmenté de 25 %, tandis que les réactions sonores ont triplé. Ce phénomène reflète une nouvelle logique où la performance et l’émotion priment sur le contenu argumentatif. Cette stratégie vise à s’aligner sur les attentes émotionnelles des électeurs, dans des réseaux sociaux où l’indignation et les polémiques dominent les échanges publics.

Source : Cepremap

Les députés de La France Insoumise (LFI) et du Rassemblement National (RN) se démarquent par leur recours massif à une rhétorique de la colère, qui représente 75 % de leurs discours émotionnels. À l’opposé, les groupes parlementaires du centre affichent des discours plus équilibrés, où la joie et la tristesse coexistent avec des expressions de colère modérées.

Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans cette transformation. Les interventions des députés sont désormais calibrées pour générer des contenus vidéo percutants, adaptés aux formats courts des plateformes comme TikTok ou Twitter. Cette stratégie modifie non seulement la durée des discours – divisée par deux en moyenne depuis 2007 – mais aussi leur finalité. Il ne s’agit plus de convaincre l’Assemblée, mais de capter l’attention des électeurs connectés.

L’émergence du numérique a ainsi redéfini l’espace public aussi profondément que la télévision, en France et sans doute partout ailleurs. Sa dynamique interroge la capacité des institutions à jouer leur rôle de médiation dans une démocratie représentative.

Pour en savoir plus :

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_d1de747ed0264d8d8d97bc82f8c640c4