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ChatGPT, ou le voyage de Google à Liliput

Microsoft passe à la vitesse supérieure avec OpenAI. Mais pourquoi Google, qui a pourtant inventé les transformers, ne réagit-il pas ?

À première vue, la passivité de Google face à ChatGPT et l’alliance entre Microsoft et OpenAI – de facto, une quasi-absorption – semble incompréhensible. Le géant du search, qui a lancé Bert dès 2018, a été le premier à occuper le terrain des transformers, issus de sa propre R&D. Il dispose, pour les entraîner, à la quasi-totalité de l’information disponible dans le monde. Un de ses chatbots en développement, Lamda, a atteint une telle perfection qu’il a convaincu un des ingénieurs chargés de le former qu’il était doté de conscience. Bref, on peut tout penser, sauf que Google manque des moyens de répliquer au bruit de plus en plus assourdissant que provoque ChatGPT, qui n’était au départ qu’un simple moyen de promotion d’OpenAI, destiné à occuper le terrain en attendant GPT-4.

Ce tintamarre se nourrit, principalement, de la perspective d’intégrer ChatGPT – ou une interface de dialogue similaire, mais qui s’appuiera sur GPT-4 – à Bing, le moteur de recherche de Microsoft. L’internaute se verrait alors proposer en retour à sa recherche, non une série de liens vers d’autres sites Web, mais une réponse structurée, précise, illustrée, pensée pour lui éviter d’aller voir ailleurs. Cet agrément pour l’utilisateur concentrerait un pouvoir sans précédent dans les mains de l’opérateur de l’IA. Et c’est là tout le sujet.

Gulliver enchaîné

Une start-up comme OpenAI, qui se targue de vouloir créer «une intelligence artificielle générale qui bénéficie à toute l’humanité», peut se permettre de lancer un tel moteur. Celui-ci présentera l’avantage de concurrencer enfin Google, qui concentre plus de 90 % des recherches sur Internet depuis quelque quinze ans. Nulle menace au pluralisme : les internautes garderont la possibilité d’effectuer leurs recherches à l’ancienne, sur Internet via Google.

S’il faisait la même chose, Google serait en revanche accusé de choisir sa vérité et de l’imposer par son monopole, réduisant à l’insignifiance l’Internet ouvert et l’ensemble des éditeurs de contenu. Non qu’il n’en subisse pas déjà la tentation : qu’on pense à l’épisode des pages « amp », et la reculade à laquelle les éditeurs l’ont contraint. Nul doute non plus que Google ait la capacité technique de le faire, et bien plus puissamment qu’Open AI. Au printemps dernier, son chatbot Lamda a convaincu un des ingénieurs chargés de l’entraîner à lui chercher un avocat pour le libérer des serveurs où Google le tenait enchaîné… On pourra lire ici l’analyse de Qant ; personne en tout cas n’a jamais que ChatGPT soit doté d’une âme.

Mais que Google enferme l’internaute dans une page de dialogue avec Lamda, et combien de temps avant que les pouvoirs politiques du monde entier ne s’en mêlent ? Selon le New York Times, la sortie de ChatGPT a été prise très au sérieux au sein de l’entreprise californienne, entraînant un « code rouge » en interne. Ce n’est pourtant qu’hier que la maison-mère de Google, Alphabet, a réagi au travers de sa filiale DeepMind. Son fondateur, Demis Hassbis, a annoncé au magazine Time que son entreprise préparait son propre chatbot intitulé Sparrow « courant 2023».

Bref, un chiffon rouge. On ne voit pas quel intérêt Google aurait à s’attirer les foudres publiques pour scier la branche sur laquelle il est assis. En 2022, l’entreprise a engrangé près de 175 milliards de dollars de recettes publicitaires nettes, qui sont rendues possibles par le fait même que le moteur de recherche propose une série de liens vers différents sites, et non pas une unique réponse comme un chatbot. Comme lors de l’émergence de Facebook, et puis de la publicité sur Amazon, Google se retrouve prisonnier de sa position dominante.

Prométhée délivré

Pour Microsoft en revanche, le problème ne se pose guère : Bing ne recueillait l’an dernier que 3 % des recherches et une part dérisoire de la publicité. La réclame que lui fait la perspective d’intégrer ChatGPT à son moteur de recherche vaut déjà bien, à elle seule, le milliard de dollars que Microsoft a investi dans OpenAI jusqu’à présent. Voire plus : l’éditeur de Redmond prévoit de rajouter 10 milliards de dollars, selon une information de la lettre Semafor reprise par l’ensemble de la presse américaine.

Depuis 2019, Microsoft et OpenAI collaborent sur des projets d’IA, notamment sur l’utilisation de GPT-3, le LLM développé par OpenAI, dans la suite logicielle Power Apps de Microsoft ainsi que l’intégration dans Bing de Dall-E, l’IA génératrice d’images à partir de GPT-3. Mais l’intégration de ChatGPT dans Bing serait un pas important pour la start-up.

Selon son propre créateur, il reste encore beaucoup de travail à faire pour améliorer la robustesse et l’exactitude de ChatGPT. Le dirigeant et cofondateur de l’entreprise, Sam Altman, s’est toujours montré très prudent sur les utilisations possibles du chatbot, arguant qu’il présente encore des limites – ce qui est indéniable – et qu’il est encore trop tôt pour lui confier des tâches importantes.

Il semble très probable en revanche que GPT-4 inclura la recherche sur Internet en temps réel. Celle-ci apparaît comme désactivée dans les prompts cachés de ChatGPT et un petit rival, WriteSonic, l’a déjà inclue dans son chatbot. Plutôt qu’intégrer ChatGPT à Bing, ce dernier pourrait être absorbé par GPT-4 qui, sans nul doute, bénéficiera d’un battage que n’aurait pas désavoué l’autre cofondateur d’OpenAI, Elon Musk.

Jean Rognetta et Maurice de Rambuteau (avec un peu de ChatGPT).


Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_18022a16e5de4f918e2c716cf610a45e