Billie Eilish, Nicki Minaj, les Jonas Brothers ou encore Imagine Dragons, mais aussi les héritiers de Frank Sinatra et Bob Marley. Plus de 200 chanteurs et groupes de musique ont publié hier une lettre ouverte dans laquelle ils demandent des protections contre l’utilisation prédatrice de l’intelligence artificielle, désormais capable d’imiter l’apparence et la voix des artistes humains. En début d’année, les deux principales sociétés d’auteur en France et en Allemagne, la Sacem et la Gema, ont déjà tiré la sonnette d’alarme : si l’on n’adapte pas le système de rémunération, les créateurs de musique pourraient voir leurs revenus baisser de 27% d’ici à 2028. Le marché de la musique générée par l’IA pourrait lui atteindre plus de 3 milliards de dollars, soit environ 2,8 milliards d’euros), (lire Qant du 1er février).
Par un pied de nez du calendrier, Stability AI a également lancé mercredi Stable Audio 2.0, un modèle d’IA générative audio qui permet la génération de pistes audio de haute qualité jusqu’à 3 minutes. Cette version, qui succède à Stable Audio 1.0, intègre également la génération audio-à-audio, pour transformer des échantillons sonores en nouvelles variations. La technologie repose sur un modèle de diffusion latente et des données compressées pour étendre la durée de musique et réduire le temps d’inférence.
Bilie Eilish contre Demi Lovato
Aucun modèle d’IA n’est cité nommément dans la lettre ouverte des artistes, portée par l’association américaine de paroliers et de chanteurs Artist Rights Alliance, connue pour sa lutte en faveur du droit d’auteur. Pourtant, les exemples ne manquent pas pour illustrer les craintes exprimées par Bilie Eilish et consorts. Dès novembre dernier, YouTube a par exemple présenté Dream Track, un outil d’IA qui permet de générer automatiquement des pistes musicales de 30 secondes avec la voix de neuf artistes ayant collaboré au projet, parmi lesquels Demi Lovato, Charlie Puth ou encore John Legend (lire Qant du 17 novembre 2023). Assez logiquement, aucun des neuf artistes concernés n’apparaît parmi les signataires de la lettre ouverte de l’Artist Rights Alliance : on ne mord pas la main qui vous nourrit.
Au-delà de Dream Track, YouTube a également présenté toute une série d’outils IA permettant de construire des pistes sans utiliser d’instrument, de manière à transformer un fredonnement en solo de saxophone, ou un beatboxing en boucle de batterie. Derrière ces outils, on retrouve Lyra, un modèle de génération musicale développé par Google DeepMind.
De la bonne et la mauvaise IA…
De nombreux artistes de renom font partie des signataires de cette lettre ouverte, mais son contenu reste assez flou. Pas d’exemples concrets d’utilisation malveillante de l’IA dans le secteur musical, pas de recommandations en la matière. Le texte peut être résumé à la manière des Inconnus : il y a la bonne et la mauvaise IA. Celle qui, « utilisée de manière responsable« , peut « faire progresser la créativité humaine » dans le domaine musical. Et puis l’autre, exploitée par « certaines plateformes et développeurs » pour « saboter la créativité et porter atteinte aux artistes, aux auteurs-compositeurs, aux musiciens et aux détenteurs de droits« . La lettre se conclut par un appel à “ne pas développer ou déployer de technologie ou d’outils qui sapent ou remplacent l’art humain des auteurs-compositeurs et des artistes, ou qui nous privent d’une juste rémunération pour notre travail”.
Avant les artistes, les labels musicaux ont eux aussi senti venir la menace de la musique générée par IA. Il y a un an, Universal Music avait fait retirer des principales plateformes de streaming Heart on my sleeve, une chanson créée sur TikTok et interprétée par une IA avec la voix des rappeurs canadiens Drake et The Weeknd (lire Qant du 11 mai 2023).
… qui chasse l’autre ?
En octobre dernier, Universal a réitéré en intentant une action en justice contre Anthropic, accusée d’utiliser illégalement la musique d’artistes pour entraîner ses modèles d’IA (lire Qant du 20 octobre 2023). Et le nœud du problème se trouve bien là. Les studios et les créateurs ne s’opposent pas à l’IA en tant que telle, mais ils réclament le paiement de droits pour les données d’entraînement, tout comme les auteurs de littérature (lire Qant du 12 juillet 2023).
Cela contribue à faire évoluer le marché. Sous le coup de plusieurs procès, notamment pour son générateur d’images (lire Qant du 6 décembre 2023), Stability AI déclare que Stable Audio 2.0 a été entraîné exclusivement sur des données sous licence, avec une surveillance pour éviter le traitement de matériel protégé par le droit d’auteur.
Début mars, Adobe a dévoilé Project Music GenAI Control, un prototype d’outil IA qui permet de créer et personnaliser de la musique à partir de descriptions textuelles (lire Qant du 1er mars).
Il se veut entièrement respectueux des droits d’auteur, mais aucune date de sortie n’a été annoncée.
Pour en savoir plus :
- Artist Rights Alliance, 200+ artists urge tech plaforms: Stop devaluing music
- Stability AI
- YouTube
- DeepMind
- Sacem
- Universal Music VS Anthropic
- Adobe
- The Guardian
- CNN
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_391f2cac96474ee1ad62050aabdbcefe