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L’IA arrive sur Internet

En commençant à déployer l’IA générative dans son navigateur Chrome et en la préparant dans Google Messages sur Androïd, Google fait un nouveau pas vers la refonte de son modèle que pré-annonce sa nouvelle interface de recherche, basée sur l’IA générative, en bêtatest depuis mai dernier. Mais au moment où les enjeux se précisent, en interne le climat se dégrade.

L’IA arrive sur Internet

En attendant sa très redoutée nouvelle interface de recherche (lire Qant du 14 décembre 2023), Google continue de déployer l’IA rapidement, mais presque en catimini. La dernière mise à jour de son navigateur Chrome, très largement dominant (sauf sur les tablettes), propose des fonctionnalités d’IA générative chaque fois que l’utilisateur doit écrire : participer à un forum, rédiger un commentaire sur un produit, répondre à une invitation… Aucune référence à Bard et un lancement sur la pointe des pieds : la fonctionnalité ne sera initialement déployée qu’au États-Unis. Mieux, elle sera dissimulée au fond d’un menu “IA expérimentale”, avec deux autres d’apparence mineure, un organisateur d’onglets et des thèmes de navigateur personnalisés. Elle a pourtant le potentiel de mettre l’IA générative dans les mains de presque tous les internautes.

La mort annoncée du langage SMS

Les rumeurs bruissent déjà sur l’extension de la fonction générative sur Android, notamment dans Google Messages. En en décompilant le dernier APK (Android Package Kit), le média californien 9to5Google a détecté la future intégration de Bard dans l’application Google Messages. Tout comme dans Chrome, il s’agit d’aider l’utilisateur à rédiger des messages, mais aussi à traduire des langues étrangères ou à identifier des images. Et, cela va sans dire, à rédiger des textes en bon français (et en meilleur anglais), plutôt qu’en langage SMS.  

Sur X-Twitter, simultanément, @AssembleDebug a lui aussi repéré dans la version bêta de Google Messages des indications sur la possibilité d’engager des conversations avec le chatbot de Google directement dans l’application, et même d’inclure Bard dans des discussions avec d’autres utilisateurs. 

La comparaison s’impose ici avec Skype de Microsoft, qui a déjà déployé de telles fonctionnalités. Mais l’intégration de Bard à Google Messages aurait deux effets bien plus puissants. D’une part, elle généraliserait à tous les téléphones Androïd une bonne part des fonctionnalités d’IA qu’on ne trouve aujourd’hui que dans la Galaxy S24 de Samsung (lire Qant du 18 janvier), mettant sans doute fin aux velléités du groupe coréen de les rendre payantes. Et surtout, que l’utilisation des futures fonctionnalités s’avère populaire ou non auprès du grand public, leur simple perspective du déploiement ne fera qu’augmenter la pression sur Apple et Meta.

Allo, le Chat ?

En intégrant Bard à Messages, Google reprend en effet la quête du Graal : une interface de recherche mobile libérée du navigateur, potentiellement basée sur la voix. Apple et Meta pourront répliquer en intégrant Siri dans iMessages et Llama dans Whatsapp, respectivement, mais la bataille des messageries se porterait sur un terrain que Google connaît bien : la recherche. 

Le projet avait été préfiguré en 2016, sans succès, par Google Allo, une messagerie instantanée qui incluait un assistant personnel intelligent doté d’un système de réponse vocal. Mais l’IA générative lui donne une deuxième jeunesse. 

En parallèle, Google prépare aussi une refonte de son interface de recherche. La Search Generative Experience (SGE) est désormais en bêta test dans 120 pays – mais pas en Europe, RGPD oblige. Elle fait la part belle à la génération de texte, mais aussi d’images, pour illustrer les résultats de recherche (lire Qant du 14 décembre). 

Outre le texte et l’image, la voix, le chat et la vidéo se dessinent donc en filigrane, comme le montre le lancement de Google Lumiere (lire Dernière Minute ci-dessus). Dans tous les cas, qu’il s’agisse de la SGE ou, à terme, d’une recherche multimodale basée sur la messagerie, l’utilisateur aura de moins en moins besoin d’aller sur le site du fournisseur de contenu d’origine. Cela inquiète particulièrement les éditeurs de presse, mais touche aussi directement le modèle économique de Google, fondé sur la publicité.

École expérimentale

Tous les autres produits de Google sont aussi concernés par l’IA. Le Bett Show, un salon sur la technologie dans l’éducation qui se tient actuellement à Londres, a par exemple également été l’occasion pour Google d’annoncer plusieurs innovations en la matière. Avec la suite d’outils Duet AI, les enseignants peuvent désormais générer des plans de leçon et du contenu interactif dans les applications Workspace, tout en gardant le contrôle de leurs données. Parmi les autres innovations présentées, Google Classroom, qui offre maintenant des analyses détaillées, permettant aux enseignants de suivre la progression des élèves, les tendances des notes et l’adoption de la plateforme. Les « Practice sets » utilisent l’IA pour créer des leçons interactives, offrant un retour immédiat aux élèves et des ressources approuvées par les enseignants.

Ces innovations s’inscrivent ainsi dans un contexte interne de plus en plus agité pour l’entreprise dirigée par Sundar Pichai. Après avoir licencié 12 000 personnes en janvier 2023, elle s’est séparée de 1 000 salariés supplémentaires la semaine dernière, en préparant le personnel à de nouvelles réductions. Certains prennent les devants, même quand ils appartiennent à la seule profession qui n’est certainement pas visée : l’IA.

Trois chercheurs de Google spécialisés dans le développement d’intelligence artificielle pour la génération d’images et de musique ont quitté l’entreprise pour créer leur propre startup, Uncharted Labs. Basés à New York, ils ont déjà levé 8,5 millions de dollars sur un objectif de 10 millions. L’équipe est dirigée par David Ding, ancien responsable technique chez DeepMind, une filiale de Google, et comprend également Charlie Nash et Yaroslav Ganin, anciens membres de l’équipe de Ding. Chez DeepMind, l’équipe de ces chercheurs a travaillé sur des IA capables de créer des images et de la musique originales. Ils ont contribué au développement de Lyria, un modèle de génération de musique (lire Qant du 17 novembre 2023), et d’Imagen 2, un modèle de génération d’images (lire Qant du 22 décembre 2023). 

De plus, Alphabet, maison-mère de Google, vient de mettre fin abruptement à sa collaboration avec Appen, une entreprise australienne spécialisée dans les données pour l’intelligence artificielle, qui a notamment contribué à l’entraînement de Bard. Cette décision, qui sera effective le 19 mars, affecte significativement Appen, dont environ un tiers des revenus provient d’Alphabet. Mais elle peut porter à s’interroger sur la stabilité du dispositif de Google en matière d’IA.

Au moment où Google se prépare à toucher le cœur du réacteur, ce serait contrariant.

Pour en savoir plus :

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_e78a4d77f7054362b590a41c4b72ae00