Devenu sans doute aujourd’hui l’investisseur le plus influent dans la Silicon Valley sinon dans le monde, le pionnier d’Internet Marc Andreessen est coutumier des grandes déclarations. The Techno-Optimist Manifesto, paru avant-hier dans la nuit, veut aller encore plus loin que Why Software Is Eating The World (Pourquoi le logiciel dévore le monde), paru dans le Wall Street Journal en août 2011, et qui a servi de guide pour l’élaboration du monde numérique tel qu’il s’impose à nous. Il se réfère désormais explicitement au manifeste futuriste de Marinetti, l’un des grands textes du XXème siècle, ainsi qu’à des philosophes comme Friedrich Nietzsche et Bertrand Russell, et non plus seulement à des économistes libéraux comme Vilfredo Pareto, Friedrich-Augustus von Hayek ou Ludwig von Mises.
Le manifeste prône l’optimisme technologique et le progrès matériel. Il affirme que la technologie, les marchés libres et le capitalisme amènent la croissance, l’abondance et l’amélioration de la condition humaine et s’oppose au déclinisme et au malthusianisme, ou plus concrètement au principe de précaution et toutes les limitations à la croissance. Il critique ouvertement les concepts de « durabilité », de « responsabilité sociale » et de « gestion des risques », qu’il considère comme des entraves.
Pour Andreessen, tout ralentissement dans le développement de l’IA équivaut moralement à commettre plusieurs meurtres, car cela empêche de sauver des vies qui auraient pu bénéficier des avancées technologiques. Des accidents de voiture aux pandémies en passant par les tirs amis en temps de guerre. Le manifeste défend l’intelligence augmentée, l’énergie nucléaire, l’exploration spatiale et l’augmentation de la population mondiale.
Sous la philo, l’argent
Le manifeste se pare donc des velléités philosophiques qui deviennent de plus en plus courantes dans la Silicon Valley. Mais il se veut surtout une critique des pessimistes, qui ont dominé la scène intellectuelle, mais surtout le climat des affaires autour de l’IA jusqu’à présent. Le printemps a été marqué par les appels à la pause dans la recherche, en mars, et à la création d’une agence internationale de l’IA (lire Qant du 29 mars et du 31 mai). De Sam Altman à Elon Musk, tous les grands entrepreneurs ont rejoint les positions des “pères” de l’IA, comme Geoffrey Hinton, par exemple, qui a quitté Google en mai dernier de manière à pouvoir s’exprimer sans problème sur l’IA et sur ses regrets d’avoir participé à un trop grand développement de cette dernière (lire Qant du 3 mai). Gary Marcus, l’un de ses homologues, s’est fendu d’un tweet assassin sur le manifeste du fondateur de Netscape : “Je suis moi-même un techno-optimiste. Mais être optimiste à long terme sur la technologie ne signifie pas qu’il faut ignorer les risques à court terme (ou à long terme) de la technologie. (…) Cela signifie travailler pour un avenir positif, et non pas simplement déclarer qu’un tel avenir est inévitable et espérer le meilleur.” Gary Marcus a notamment regretté l’absence d’études empiriques, et une récitation unilatérale des faits. Parmi les grands chercheurs, seul le français Yann le Cun, en charge de l’IA chez Meta, a prudemment réagi au manifeste en affirmant qu’il n’était “pas nécessaire d’être d’accord avec tous les détails pour adhérer aux principaux principes”.
Le manifeste de Marc Andreessen fait appel à une croyance d’un autre siècle, selon laquelle le progrès technique résoudra tous les problèmes majeurs de l’humanité. Robert Oppenheimer et la bombe atomique sont cités et débattus – cinéma oblige –, mais à aucun moment ne fait-on mention du réchauffement global et du changement climatique.
Une occasion manquée.
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Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_d94fc437c9604ac68cd02407fbdc5907