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L’irrésistible avancée de l’IA dans la presse écrite

Alors que l’IA ne cesse de progresser vers le son et l’image, elle a commencé par l’écrit, dès la moitié des années 2010. Dix ans de réticences dans la presse écrite peuvent éclairer son adoption dans les autres secteurs.

L’irrésistible avancée de l’IA dans la presse écrite

Plusieurs CMS (content management systems), les logiciels qui permettent de gérer le flux de l’information vers ses divers débouchés (site Web, journal imprimé…) viennent d’inclure l’IA dans leur fonctionnement. Brightstop, le CMS de Politico, du National Geographic et, en France, de L’Opinion, vient d’intégrer les modèles d’OpenAI pour proposer à ses clients des suggestions assistées par l’IA pour la création de textes – titres, sous-titres et corps de texte compris. Un peu plus loin du monde de la presse, mais toute proche dans la tech, Kontent.AI a été excorporée l’an dernier à partir d’un autre éditeur de CMS, Kentico, pour proposer la première solution avec des compétences natives d’IA.

Le leader du marché, la filiale d’Amazon Arc XP, s’y prépare également. “Nous sommes en train de développer plusieurs outils que nous allons intégrer aux outils existants” déclarait début septembre son directeur technique Matt Monahan: “Je parle ici de scénarios qui apparaissent impossibles aujourd’hui pour les éditeurs médias.”. Il cite des cas d’usage assez prudents : la proposition de titres pour un article ou encore la traduction de masse de contenus.

L’automatisation de l’écriture va pourtant déjà beaucoup plus loin. Sudowrite s’est imposée comme un compagnon d’écriture qui permet de rédiger des récits de fiction de A à Z. Dans le journalisme, Reword tâche de proposer le même service. Et le phénomène n’a rien de nouveau. A partir de 2016, les grands journaux américains (et quelques autres) se sont dotés de systèmes permettant de produire automatiquement des articles dans des actualités scénarisables à l’avance, comme le sport, la bourse, les élections…

Le site néerlandais Voetbal International, par exemple, vient récemment d’ajouter des rapports de match écrits par des robots sur son site. Ces résumés sont générés automatiquement à partir des données d’Opta et incluent des informations telles que le résultat du match, les buts, les passes décisives, les cartons rouges, l’impact sur le classement de la ligue et les prochains matchs des équipes. La start-up suédoise United Robots, qui fournit le robot, travaille notamment dans la presse régionale, aussi bien avec le géant américain McClatchy qu’avec les grands groupes scandinaves, Schibsted et Bonnier.

Reflux

Une limite semble cependant avoir été atteinte, après l’engouement de cet hiver pour ChatGPT et les IA. C-Net, qui avait tenté de remplacer tous ses journalistes (lire Qant du 23 janvier), a dû faire machine arrière cet été, s’engageant honteusement à ce qu’aucun article ne soit désormais entièrement rédigé par l’IA. De même, Associated Press, qui a cédé en juillet à OpenAI la licence pour l’exploitation de son fonds documentaire à des fins d’entraînement et qui a été pionnière depuis 2014 dans l’exploitation dans l’IA dans tous ses métiers, a dû préciser en août dernier que l’IA “ne remplaçait pas les journalistes, mais les aidait dans leur tâche”, en publiant une charte déontologique régissant l’utilisation de la GenAI par ses journalistes.

En Europe, les expérimentations ont été jusqu’à présent surtout le fait de petits médias comme le site helvétique Heidi.news ou le néerlandais Innovation Origins, qui a créé une figure de journaliste IA, baptisée Laio (ou encore comme Qant elle-même, écrite et illustrée depuis dix-huit mois en testant tous les modèles d’IA générative). Mais en France, le site Numerama, filiale du groupe Ebra, a lancé en juin dernier Artificielles, une newsletter entièrement rédigée par l’intelligence artificielle. “Grâce à un prompt, nous avons conditionné ChatGPT pour lui donner la personnalité d’un journaliste tech de Numerama” explique Julien Cadot, directeur de la stratégie éditoriale. En automatisant l’ensemble du processus, l’équipe d’Artificielles est ainsi parvenue à limiter l’intervention humaine à la relecture avant publication.

Avancées

Les grands groupes sont évidemment ralentis par l’opposition interne de certains de leurs journalistes, mais aussi par l’absence d’un cadre juridique autour de l’IA générative, qui réglemente les droits d’auteur sur le contenu créé et les responsabilités en cas d’hallucination ou de biais du modèle. Cependant, les cas d’usage se multiplient à toutes les extrémités de la chaîne journalistique. La catégorisation, la classification, l’analyse prédictive de contenu s’ajoutent à la génération de contenu personnalisé.

Au Wall Street Journal, par exemple, l’IA est utilisée en amont, pour la veille sur Internet, les réseaux sociaux et les marchés financiers, ainsi que pour traiter les grandes masses de données que les journalistes peuvent parfois se procurer. Par exemple, lorsque les modèles remarquent que les actions d’une entreprise évoluent d’une manière qui indique généralement une actualité, il génère un message au journaliste concerné dans la messagerie d’entreprise.

Le quotidien économique américain l’utilise également pour la création et la personnalisation du contenu : l’IA peut générer des “flexibles”, des articles plus ou moins nourris selon l’intérêt du lecteur, et des “headcuts”, des portraits en noir et blanc qui ne sont ainsi plus réservés aux personnalités. L’IA est également utilisée en aval : pendant les élections de 2020, un chatbot a été développé sur le site, avec AWS. Conçu pour répondre aux questions du public concernant les candidats politiques, il est né d’un outil de vérification des faits utilisé par les journalistes pour examiner les déclarations des politiciens à la lumière de la base de données Factiva.

Modèles

Deux visions différentes de l’IA semblent ainsi se dégager, selon les modèles économiques des médias. Les journaux engagés dans la seule course à l’audience cherchent toutes les manières de réduire leurs coûts de production, à la manière de Buzzfeed et Bild Zeitung, du groupe Springer (lire Qant du 6 mars). Pour ceux-là, le désengagement des réseaux sociaux, Meta en tête, constitue une menace immédiate qui les porte à couper tous les coûts possibles.

Les revenus publicitaires des médias sont passés de 200 milliards de dollars dans le monde en 2000 à 35 milliards l’an dernier, note le britannique Investor’s Chronicle. Il rappelle en revanche qu’au New York Times, l’augmentation du nombre des abonnés a permis au chiffre d’affaires d’atteindre les 2,3 milliards de dollars, en hausse de 38 % en cinq ans. Ce modèle, qui se trouve être aussi celui du Financial Times, propriétaire d’Investors Chronicle, ainsi que du Wall Street Journal, peut permettre de laisser les journalistes se saisir de l’IA à leur rythme.

Mais déjà, une étude parue sur Science en juillet dernier montrait que l’utilisation de ChatGPT générait, en moyenne, un gain de temps de 40 % et une amélioration de la qualité de 18 % pour toutes les tâches d’écriture.

Il va falloir s’y mettre.

*Pour en savoir plus : *

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_14b40bbeff424d2c846a09306c234490