« On ne veut pas avoir la totalité de nos données hors d’Europe (…) Je n’ai pas envie que les algorithmes de mes enfants reposent sur des sociétés américaines ou chinoises » déclarait hier aux Échos le fondateur de Free et d’Iliad Xavier Niel, pour expliquer sa décision d’investir 200 millions d’euros dans l’intelligence artificielle, partagés entre un futur laboratoire de recherche à Paris, l’achat de puces Nvidia et des financements pour les start-up. L’effort est louable, mais il ne semble ni suffisant ni si désintéressé.
En achetant un Nvidia DGX SuperPod équipé de 1016 GPU Tensor Core H100, conçu pour le machine learning, Scaleway devient le premier fournisseur français de services cloud à prendre pied dans l’IA. Cette infrastructure, présentée comme le superordinateur le plus puissant d’Europe pour la recherche en IA, sera installée par Scaleway dans un data center près de Paris. L’ancienne Online SAS, filiale d’hébergement d’Iliad, pourra ainsi commencer à construire une alternative européenne aux services d’IA offerts par Microsoft Azure et Google Cloud Services, dans lesquels AWS a récemment pris pied en investissant dans Anthropic (lire Qant du 26 septembre). Sans être grand clerc, on peut prévoir que de semblables annonces viendront vite de la part d’OVH, d’Outscale, d’Orange Business Services, de Numspot… Le business du cloud souverain va devoir s’adapter aux nouvelles conditions de marché, et il aura du mal.
Voyage au pays des géants
Quand on les compare aux 11 milliards de dollars investis par Microsoft dans OpenAI et aux 4 milliards promis par Amazon à Anthropic, les 200 millions d’euros d’Iliad semblent dérisoires. Un groupe de 8,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, qui bénéficiait d’une capitalisation de quelque 7 milliards avant sa sortie de Bourse en 2021, aurait pu contempler un effort plus important s’il avait voulu se battre sur le marché international.
Si en revanche on rapporte l’annonce d’Iliad aux 500 millions d’euros d’investissements promis par le Président de la République avant l’été (lire Qant du 20 juin), la somme devient considérable. La moitié sera dédiée à un laboratoire de recherche indépendant à Paris, géré par une fondation à but non lucratif. Baptisé Sphère, il veut attirer notamment les ingénieurs français en IA expatriés dans de grandes entreprises technologiques à l’étranger, afin qu’ils puissent construire des produits IA concurrents d’OpenAI.
Xavier Niel, qui a investi dans Mistral AI et Poolside AI, les deux principales start-up d’IA actives en France, a montré avec Station F qu’il sait dynamiser un écosystème. Le retard européen dans les investissements en intelligence artificielle est cependant abyssal. Avant même l’engouement de 2023, les start-up américaines avaient investi plus de 300 milliards de dollars ; les européennes, moins de 30 milliards.
Le fossé s’est encore creusé cette année. On n’a pas relevé en France, hier, la nouvelle valorisation d’OpenAI : selon le Wall Street Journal, la société s’apprête à vendre de nouveau des actions aux principaux VCs de Silicon Valley, cette fois sur une valeur d’entreprise comprise entre 80 milliards et 90 milliards de dollars. Ce printemps, elle avait ainsi consolidé la valeur de quelque 30 milliards de dollars que lui attribuait le dernier investissement de Microsoft, qui au total détient 49% de la société (lire Qant du 3 mai).
Pour que l’Europe puisse perturber le jeu des grandes sociétés dans l’IA, il faudra un peu plus que 200 millions d’euros.
Pour en savoir plus :
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_348bee372bc044279d82d8302eb7529e