Mychailo Wynnycky, ministre ukrainien délégué à l’Enseignement Supérieur
Qant. Face à l’IA, certains systèmes éducatifs peuvent se sentir au bord d’une révolution technologique. Mais vous devez, en plus, faire face à la guerre.Mychailo Wynnyckyj. Oui. Nos établissements sont régulièrement bombardés. Nous avons été confrontés à la destruction d’écoles, de collèges, de lycées, et nous avons dû déplacer des universités entières, des étudiants au corps professoral. Mais en parallèle, nous sommes en train de réformer toute l’éducation nationale, en particulier l’enseignement supérieur, dont je suis responsable. C’est un peu comme si nous tentions de transformer un avion en changeant les moteurs à hélice en jets, tout en volant à 10 000 pieds à vitesse maximum, car on nous tire dessus avec des missiles.Qant. Commençons par la recherche. Quel lien avez-vous établi avec l’effort de guerre ?Mychailo Wynnyckyj. Je ne peux pas entrer dans les détails, pour des raisons de sécurité, mais je peux vous dire ceci : sans les universités ukrainiennes, l’Ukraine n’aurait pas d’équipement anti-radar, pas de drones à longue portée, pas de détonateurs programmables. Et certainement aucun drone maritime. Tout cela a été développé, d’une manière ou d’une autre, dans des centres de recherche universitaires ukrainiens. Tout ce que nos partenaires occidentaux nous ont envoyé est basé sur des fusées. Tout ce qui a trait à la technologie des drones, en particulier à longue portée, a été développé en Ukraine.
Qant. En partenariat avec les États baltes, notamment…
Mychailo Wynnyckyj. Nous collaborons avec de nombreux partenaires, dans le monde entier. Mais il y a ici un point très important, une particularité ukrainienne qu’on connaît peu. Lorsqu’on parle de l’armée ou, pour utiliser le terme américain, du « complexe militaro-industriel », on se réfère généralement à un système coordonné à partir d’un point central : le Pentagone, Bruxelles, n’importe. Or, en Ukraine, l’innovation technologique vient le plus souvent de la base. Les brigades et les bataillons ont leurs propres centres de recherche et de développement, le plus souvent basés sur la recherche pratique de solutions, qui sont ensuite partagées.Qant. Des centres de R&D au niveau d’un bataillon !Mychailo Wynnyckyj. Absolument. En Ukraine, l’innovation n’est mise à l’échelle qu’après avoir été testée au plus bas niveau. Ce n’est qu’après des essais concluants qu’un organisme central de coordination va pouvoir dire : « Voici quelque chose qui vaut la peine d’être étendu au-delà de votre bataillon ou de votre brigade ». La plupart des innovations technologiques issues de cette guerre, au cours des deux dernières années en tout cas, ont été réalisées par des bataillons en coopération avec des laboratoires universitaires. Elles ont ensuite été mises à l’échelle.Qant. Cette approche décentralisée dérive-t-elle d’une décision politique générale ou résulte-t-elle de la pression des événements ?
Mychailo Wynnyckyj. Ni l’un ni l’autre. Je dirais qu’il s’agit plutôt d’une caractéristique culturelle, qui explique la résilience des Ukrainiens. Après l’invasion de 2022, j’ai essayé d’expliquer au public occidental, dans de multiples interviews, ce qui nous a permis de tenir bon. Au cours de l’été, j’ai trouvé une analogie. Nous vivons à Kiev mais ma famille s’était réfugiée à la campagne et en allant la voir, je contemplais une ruche. Une ruche ne peut exister sans une reine mais la reine ne donne pas d’instructions aux abeilles. Elles se débrouillent seules, en se coordonnant entre elles. Les Ukrainiens font de même. Les Ukrainiens sont des abeilles !Qant. Le combat en essaim est une tactique dont on parle au Pentagone depuis plus de 20 ans…Mychailo Wynnyckyj. En effet. Les officiers occidentaux avec qui j’ai pu échanger, en particulier les Américains, sont tous fascinés par la manière dont nous avons concrétisé cette « tactique des petits groupes ». L’Otan en parle depuis de nombreuses années mais elle n’a été que très rarement utilisée en combat. En revanche, notre résilience militaire repose presque entièrement sur elle. Nous combattons un adversaire traditionnel avec une armée bien plus petite, un pays plus petit, avec moins de ressources… Seule l’innovation, aussi bien technique que tactique, nous a permis de faire face. Elle est évidemment reliée à notre capital social, à ce que signifie être Ukrainien et c’est là que l’éducation entre en jeu.Qant. De quelle manière ?Mychailo Wynnyckyj. Les Ukrainiens se sont montrés extrêmement résilients pendant l’invasion et c’est un motif de fierté nationale. La capacité d’entraide et d’assistance provient d’un niveau très élevé de ce que l’on appelle le capital social. Je me souviens, du temps où j’étais à l’université, de l’étude de John Helliwell et Robert Putnam intitulée Economic Growth and Social Capital in Italy (Croissance économique et capital social en Italie). Immédiatement après la deuxième guerre mondiale, malgré les différences entre le nord et le sud, les Italiens ont été extraordinairement unis. Je pense que nous assistons à quelque chose de très similaire en Ukraine. Qu’ils viennent de l’Est et du Sud – les régions directement confrontées aux combats–, ou de l’Ouest, où la guerre est très lointaine, les gens se rassemblent pour s’entraider. Malgré les tensions inévitables, le capital social continue de se renforcer. Mais rien ne vient de rien : le système éducatif pose les bases nécessaires. La solidarité et la résilience s’apprennent à l’école !Qant. Cela ne vient-il pas d’abord d’une épreuve nationale partagée ?Mychailo Wynnyckyj. Oui, la situation de guerre renforce les liens culturels qui nous unissent. Mais une base éducative commune est nécessaire pour créer une réaction de résilience. Les deux choses vont de pair. Ironiquement, une partie de notre héritage culturel provient du fait que nous avons survécu à l’Union soviétique. Survécu en Union soviétique et survécu au système soviétique. Il n’y a donc pas eu de renforcement positif, au contraire, mais les résultats sont là.
Je ne vais pas dire que tout cela est dû au système éducatif. Il y a cinq ou dix ans, il était universellement considéré comme défaillant. Nous essayons de l’améliorer, de l’occidentaliser quelque peu. Mais nous devons prendre ce qu’il y a de bien dans le système éducatif européen, qui est beaucoup plus individualiste, sans perdre nos valeurs. Je pense souvent à la phrase qu’un doyen d’université m’a dite un jour en Slovénie : « Prenez le meilleur de l’Occident et laissez-leur le reste ». Il est très important pour nous de sortir de cette guerre en étant devenus un meilleur pays que celui que nous étions quand nous y sommes entrés.Qant. Quel rôle joue l’edtech, les technologies numériques d’apprentissage, dans tout cela ?Mychailo Wynnyckyj. Désormais, en Ukraine, soit une école a un abri antiaérien, soit elle ne reçoit pas d’élèves. Les enfants sont évacués vers les abris à chaque alerte, ce qui interrompt les cours mais sauve des vies. L’invasion a ainsi pris le relais de la Covid-19 : dans les faits, cela fait quatre ans que nous développons l’enseignement à distance. En 2020, nous avons lancé une plateforme d’éducation du public au numérique, Diaa, qui a impliqué plus de 6 millions d’Ukrainiens. Elle s’ouvre maintenant à des compétences plus générales. Quant aux enfants, dès la première année, au cours préparatoire, ils sont initiés au numérique et à l’anglais. Pour être plus précis, aucun enfant ukrainien n’a de problème en termes de connaissances informatiques. Aucun. Et 95 % de nos élèves suivent un enseignement de l’anglais dès la première année.Ce qui s’est passé au cours des dernières années avec l’enseignement à distance et la numérisation de tout ce qui a trait au processus éducatif dans les universités et les lycées, dans l’enseignement en général, est tout simplement incroyable. Notre base de données unifiée sur l’éducation est devenue un outil interactif pour les étudiants et les institutions. Je crois qu’on peut dire que nous devenons un leader mondial en termes d’éducation numérique.Qant. Combien de temps estimez-vous que le système éducatif devra ainsi rester sur le pied de guerre ?Mychailo Wynnyckyj. L’agressivité est inscrite dans la nature même de la Fédération de Russie, dans son ADN pour ainsi dire. La guerre prendra fin lorsque la Fédération cessera d’exister et que le peuple russe acquerra sa propre liberté. Ensuite viendra la question de la réinsertion des vétérans dans la vie civile, avec un mélange de thérapie et de formation.
Qant. Du très long terme, donc.
Mychailo Wynnyckyj. Nous avons attendu soixante-quinze ans la fin de l’Union Soviétique. Les Ukrainiens ont prouvé qu’ils étaient extraordinairement résistants. C’est notre grande source de fierté.
Propos recueillis par Jean Rognetta, à Kyiv, le 22 juillet 2024.
Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_6c076a1dac234dfc8b547dda51264b37