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Juliette Faure : « La vague de progrès en IA générative est porteuse de nouvelles opportunités pour la création d’alpha »

Juliette Faure, vice-présidente, est responsable de l'investissement durable pour la plateforme Systématique de BlackRock (BSYS), en charge du pilotage la stratégie commerciale, du développement de solutions d'investissement durables et de la mise en œuvre de la réglementation pour l'ensemble de la plateforme.

Juliette Faure : « La vague de progrès en IA générative est porteuse de nouvelles opportunités pour la création d’alpha…

Qant. Comment faut-il interpréter ce qui s’est passé cet été sur les marchés ? Il a semblé que la bulle de l’IA allait exploser, et puis rien…

Juliette Faure. Le rallye fulgurant que l’on a vu dans le secteur des technologies depuis le lancement de ChatGPT a en effet alimenté un narratif de bulle. Il y a eu un emballement manifeste sur les marchés qui s’est initialement concentré autour des fameux « magnificent seven » et sans lesquels les indices d’actions américaines auraient connu une année flat en 2023. La thématique s’est accélérée en 2024 avec une dispersion plus forte entre les gagnants et les perdants (supposés) de l’IA, ce qui a été porteur pour la sélection de titres. 

Aujourd’hui, quand on regarde les niveaux de valorisation des entreprises, ils sont selon nous justifiables par rapport aux estimations de revenus et de profits à douze mois, et bien en deçà des niveaux qui prévalaient à l’aune de la bulle internet. La saison des publications de résultats a été très favorable dans l’ensemble et les fondamentaux sont au rendez-vous. A ce titre, l’épisode de volatilité que l’on a traversé ne constitue pas selon nous un revirement de tendance. Nous restons globalement enthousiastes à propos des perspectives que l’IA va offrir à moyen-terme et ces corrections auront le potentiel de fournir de nouveaux points d’entrée. 

Ceci étant dit, les attentes du marché sont à la hauteur des niveaux de valorisation : toute entreprise qui ne dépasse pas le consensus au moment de la publication de résultats risque fortement d’être sanctionnée, comme l’a montré encore cette semaine la réaction des marchés aux résultats de Nvidia. Dans cet environnement, la sélectivité devient un enjeu crucial. 

Qant. L’IA reste donc une opportunité pour BlackRock ?

Juliette Faure. Nous avons la conviction profonde que l’IA va transformer la société et l’économie dans les dix ans à venir. Nous sommes à présent dans la deuxième année de cette phase de « ramp up » où l’infrastructure de l’IA est en train de se mettre en place. A court terme, les opportunités et les arbitrages se concentrent sur les « enablers », ces entreprises qui attirent les investissements et monétisent déjà la course à l’IA : fabricants de puces, fournisseurs de calcul et de stockage dans le cloud, producteurs d’équipements … 

Il y a en revanche plus d’incertitudes sur les éditeurs qui créent les applications à partir de l’IA. Et le jeu est encore plus ouvert sur les « adopteurs » : on ne sait pas encore quels seront les secteurs et les entreprises qui profiteront le mieux des gains de productivité et seront capables de générer un retour sur leurs investissements. Pour la gestion active, c’est une bonne chose : il y a de l’alpha à générer ! 

Qant. Votre spécialité, l’investissement quantitatif, fait partie de ces « adopteurs », depuis bien longtemps. Y a-t-il une spécificité de l’IA telle qu’on la voit se répandre depuis 2022 ? 

Juliette Faure. Oui, absolument. Il est vrai que la technologie pour développer des modèles d’investissement à partir de signaux est apparue dans les années 1980 et que le grand bouleversement commence avec le big data, dans les années 2010.  Selon une étude du CFA, 90 % de la masse globale de données existantes ont été créées au cours des deux dernières années seulement. 80% sont des données non structurées … et que 1% seulement sont utilisées. C’est là que l’IA entre en jeu, car elle permet d’utiliser des jeux de données bien plus importants. 

L’IA générative, par exemple, affine considérablement l’analyse de sentiment. Sa capacité de compréhension globale d’un texte va de pair avec la multiplication des sources traitées : au-delà du newsflow de chaque société, elle peut analyser les blogs, les réseaux sociaux…  L’on peut ainsi créer des jauges d’intérêt par typologie d’investisseur mais aussi, par exemple, mesurer le sentiment des employés vis-à-vis de leur employeur à partir des réseaux sociaux. Et prédire ainsi les problèmes de gouvernance… Ce domaine de recherche, au croisement de l’ESG et de l’IA, semble particulièrement prometteur. 

Qant. Que l’IA générative améliore le traitement du langage naturel dans l’analyse de sentiment semble assez logique. Mais l’IA a-t-elle le même impact dans les autres domaines ? 

Juliette Faure. Dans toutes les familles d’indicateurs – qu’il s’agisse de signaux capturant les fondamentaux des entreprises, le sentiment des investisseurs, les dynamiques macroéconomiques ou encore l’ESG – l’IA et le big data permettent en effet de capturer des tendances sans attendre les fournisseurs officiels de données. Au total, nous maintenons une librairie de 1 000 signaux. 

Dès lors, l’enjeu consiste à combiner ces signaux entre aux au sein de modèles, et identifier les combinaisons qui sont adaptées au contexte de marché actuel. Les outils d’IA, et en particulier l’apprentissage automatique, nous permettent de paramétrer des milliers de simulations pour tester notre modèle dans différents environnements de marché. L’objectif final étant de construire des portefeuilles plus réactifs aux rotations factorielles et aux changements de régimes. 

Qant. Cela ne pourra que renforcer la crise de l’analyse fondamentale et de la gestion active…

Juliette Faure. La gestion systématique n’a pas vocation à remplacer la gestion fondamentale. Au contraire, l’IA va aussi permettre aux gérants de saisir de nouvelles opportunités de se démarquer les uns des autres, et de se différencier soit en utilisant des données qui sont uniques, soit en développant des techniques propriétaires pour extraire du signal. Au final, cela permet de générer des sources de performance qui, par construction, seront plus décorrélées les unes des autres et donc additives pour nos clients. C’est pour cela que nous avons la conviction que les gestions fondamentales et systématiques ont vocation à coexister au sein des portefeuilles de nos clients : elles sont très complémentaires et répondent à des objectifs différents.

Qant. Et qu’en est-il des compétences ?

Juliette Faure. Au sein de BlackRock Systématique, l’IA et l’apprentissage automatique jouent un rôle central dans notre processus d’investissement depuis près de deux décennies. Nous tirons parti de ces capacités dans le but de passer du domaine qualitatif au domaine quantitatif, en élargissant continuellement le champ de notre analyse dans le but d’obtenir des résultats d’investissement plus précis et différenciés. 

La stratégie de talent est donc un élément central de l’ADN de notre équipe. La plateforme systématique de BlackRock regroupe 250 milliards d’encours sous gestion : cela se traduit par un budget conséquent pour la recherche et le développement de nouvelles compétences techniques. En tant que professionnels de l’investissement, nous devons nous préparer à ce que les progrès en matière d’IA viennent redessiner les rôles traditionnels. Mais je ne pense pas que les métiers de la gestion d’actifs soient menacés en tant que tel, bien au contraire. La finance est l’une des industries à mon avis les mieux équipées pour relever le défi extraordinaire de l’IA place devant nous. 

Propos recueillis par Jean Rognetta

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_53e996cee6e343028ec21dd62b306ef4