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IA : le défi de la rentabilité

Alors qu’à l’image de Nvidia, les valorisations explosent en même temps que leurs investissements, la question de la réelle rentabilité de l’IA se pose.

IA : le défi de la rentabilité

Les frénésies spéculatives sont inhérentes à l’évolution technologique. Quand Nvidia a atteint la première capitalisation boursière au monde (lire Qant du 30 mai et du 22 février), les questions sur l’évolution du marché de l’intelligence artificielle se sont faites extrêmement pressantes. David Cahn, partner chez Sequoia, estime que pour amortir le chiffre d’affaires prévu de Nvidia, l’IA devrait générer 600 milliards de dollars (553 Md€) de recettes à la fin de l’année. Il va sans dire que l’on est extrêmement loin de cet ordre de grandeur.

OpenAI, qui reste le leader incontesté en termes de chiffre d’affaires généré par l’IA, plafonne à 3,4 milliards de dollars. Les autres start-up peinent à franchir le seuil des 100 millions de dollars. Malgré l’essor des applications d’IA, la valeur perçue par les consommateurs reste limitée par rapport à des services numériques bien établis comme Netflix ou Spotify. En termes de chiffre d’affaires attendu, même en ajoutant des géants comme Google, Microsoft, Apple, Meta, Oracle, ByteDance et Tesla, un déficit annuel de 500 milliards de dollars persiste.

Valeur créée : entre illusion et réalité

Depuis la fin de 2023, la pénurie de GPU a pris fin et les stocks ont augmenté. Les investissements des grands fournisseurs de cloud restent massifs. Microsoft, notamment, représentait environ 22 % des revenus de Nvidia au quatrième trimestre 2023. Mais lorsque les prévisions de Nvidia sont multipliées par quatre pour inclure le coût total des centres de données IA et les marges bénéficiaires des utilisateurs finaux, l’ampleur du problème devient évidente.

Or, le lancement prochain de la puce B100 de Nvidia, qui promet une performance 2,5 fois supérieure pour un coût supplémentaire de seulement 25 %, pourrait engendrer une nouvelle pénurie de GPU. Cette innovation pourrait rapidement dévaloriser les puces actuelles, comme la H100, soulignant la rapidité de la dépréciation dans le secteur technologique. 

Prime à l’IA

Cela étant, les attentes de croissance des bénéfices pour les douze prochains mois montrent que les actions de l’IA ont surpassé celles des autres secteurs technologiques et de services de communication aux États-Unis depuis le lancement de ChatGPT, explique le stratège en investissement Joachim Klement. Les données de Bloomberg Intelligence indiquent que les actions de l’IA, définies comme ayant plus de 50 % de leurs revenus liés à l’IA, ont des attentes de croissance plus élevées que les autres actions technologiques du S&P 500.

L’IA, désormais synonyme de forte croissance

Historiquement, les actions de l’IA étaient associées à une faible croissance, mais cette tendance s’est inversée avec l’essor de l’IA générative. Les actions de l’IA ont non seulement répondu à des attentes élevées, mais elles ont également surpassé la croissance des bénéfices des actions non liées à l’IA aux États-Unis. 

Cependant, l’analyse de la différence entre la croissance des bénéfices réalisée et celle anticipée douze mois plus tôt révèle un fort contraste. Depuis début 2023, les entreprises de l’IA ont en moyenne sous-performé par rapport aux attentes de 26 points pourcentage, tandis que les entreprises non liées à l’IA ont manqué les prévisions de 32 points pourcentage. En pratique, ces entreprises ont dû réajuster leurs attentes de croissance à la baisse pour ensuite surpasser les prévisions le jour des résultats.

L’Amérique d’un côté, l’Europe de l’autre

En comparaison, les entreprises technologiques et de communication européennes ont montré une croissance des bénéfices plus stable et réaliste. Les attentes médianes de croissance des bénéfices pour les entreprises européennes étaient de 10,3 % depuis 2023, comparées aux 38 % des entreprises américaines non liées à l’IA. Pourtant, les entreprises européennes ont réalisé une croissance médiane de 10,1 % en glissement annuel, surpassant les 5,1 % de leurs homologues américains.

Ces observations soulignent une différence notable dans la gestion des attentes de croissance des bénéfices entre les entreprises technologiques américaines et européennes. Les marchés américains semblent récompenser les entreprises pour des promesses ambitieuses sans les pénaliser lorsqu’elles révisent leurs prévisions à la baisse, contrairement aux marchés européens où les entreprises tendent à devoir respecter leurs prévisions.

Beaucoup d’investissements…

Dans un rapport récent intitulé IA Générative : Trop de dépenses, trop peu de bénéfices, Goldman Sachs met en lumière les défis et les opportunités associés à l’implémentation des technologies d’IA générative. Malgré des investissements massifs dans le secteur, les résultats financiers escomptés peinent à se concrétiser pour de nombreuses entreprises.

En 2023, les investissements mondiaux dans les technologies d’IA générative ont dépassé les 50 milliards de dollars (46 Md€), avec une prévision de croissance continue dans les années à venir. Les secteurs de la finance, de la santé et des technologies de l’information sont les plus actifs, cherchant à automatiser les processus, améliorer l’efficacité opérationnelle et offrir de nouvelles expériences client.

… une rentabilité en question

Le retour sur investissement (ROI) reste souvent inférieur aux attentes. Une enquête menée auprès de 100 grandes entreprises révèle que plus de 60 % d’entre elles n’ont pas encore atteint la rentabilité avec leurs projets d’IA générative. Les principaux obstacles incluent les coûts élevés de mise en œuvre, les compétences limitées en interne et les difficultés à intégrer l’IA dans les processus existants.

Des entreprises comme IBM et Google misent des sommes considérables dans le développement de solutions d’IA générative. IBM a dépensé plus de 10 milliards de dollars (9,2 Md€) en recherche et développement pour son programme Watson AI, tandis que Google a investi 15 milliards de dollars (13,8 Md€) dans ses projets d’IA au cours des cinq dernières années. Cependant, ces investissements massifs ne se traduisent pas toujours par des bénéfices. Par exemple, Google a récemment rapporté que ses projets d’IA n’ont contribué qu’à une augmentation de 5 % de ses revenus annuels, loin des prévisions initiales de 15 %.

Des opportunités futures

Malgré tout cela, Goldman Sachs identifie plusieurs domaines où l’IA générative devrait apporter des bénéfices substantiels à long terme, par la personnalisation des services, l’automatisation des tâches créatives et la génération de contenu. Les avancées en matière de traitement du langage naturel (NLP) et de vision par ordinateur permettent de créer des applications innovantes, telles que les assistants virtuels avancés et les systèmes de recommandation personnalisée.

Goldman Sachs recommande aux entreprises de revoir leurs stratégies d’investissement en IA générative. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les technologies de pointe, les entreprises devraient évaluer les besoins spécifiques de leurs processus métiers et investir dans des solutions adaptées. La formation des équipes internes et le développement de partenariats avec des experts en IA sont également cruciaux pour maximiser les bénéfices.

Goldman Sachs épouse les théories de Daron Acemoglu, professeur au MIT, plus pessimiste que celles de l’économiste Philippe Aghion (lire Qant du 8 juillet). Acemoglu estime que seulement un quart des tâches exposées à l’IA seront rentables à automatiser dans les dix prochaines années. Cela signifie que l’IA affectera moins de 5 % de toutes les tâches. Acemoglu prévoit donc que l’IA n’augmentera la productivité américaine que de 0,5 % et la croissance du PIB que de 0,9 % au cours de cette période. Selon lui, les avancées des modèles d’IA ne se produiront pas aussi rapidement ni ne seront aussi impressionnantes que beaucoup le croient, et il doute que l’adoption de l’IA crée de nouvelles tâches et produits de manière significative. Acemoglu met également en garde contre le risque de surinvestissement dans des technologies qui ne sont pas encore prêtes à être largement adoptées, soulignant que certaines dépenses actuelles pourraient être gaspillées​​.

Pour en savoir plus :

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_eb1fd84046ad4b1cba34b1ad2e915847