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Avis de tempête monétaire outre-Manche

Le gouvernement britannique vient de lancer un projet législatif qui permettra de payer des transactions de détail avec des “fiat-backed stablecoins”, des cryptoactifs indexés sur la valeur d’une devise d’État. Subrepticement, il ouvre ainsi la porte à des monnaies privées.

Avis de tempête monétaire outre-Manche

Le premier ministre britannique Rishi Sunak a décidément la fibre technologique. Outre son mariage à l’héritière de la principale ENS indienne, Infosys, son gouvernement a présenté un projet de réglementation des cryptoactifs au lendemain du sommet de Bletchley Park sur la sécurité de l’IA. En matière de stablecoins, le projet est tout aussi ambitieux que l’a été le sommet (lire Qant du 6 novembre et du 30 octobre). 

Son objectif est de faciliter l’utilisation de certains stablecoins dans les chaînes de paiement en Grande-Bretagne, afin de laisser les consommateurs choisir les moyens de paiement les plus efficaces. On y retrouve l’esprit de Pour une vraie concurrence des monnaies, l’ouvrage de Friedrich-Augustus von Hayek sur les monnaies privées : à chacun de choisir sa monnaie, car ainsi la bonne chassera la mauvaise. 

La position du gouvernement britannique n’est pas aussi maximaliste que l’économiste autrichien, qui prônait l’abolition des banques centrales. Seuls les stablecoins appuyés sur une monnaie d’État (“fiat”) seront concernés, non les stablecoins algorithmiques ou basés sur des cryptoactifs. Parmi celles-ci, on peut imaginer que le Royaume-Uni favorisera les monnaies privées numériques basées sur la livre sterling, mais le marché est dominé par les stablecoins sur le dollar américain, notamment Tether et Circle, qu’il sera difficile d’exclure du dispositif.

Millefeuille administratif

Les stablecoins seront placés sous la férule de l’Autorité de conduite financière (FCA). Comparable à l’AMF en France, cette agence surveille le comportement des 58 000 sociétés financières britanniques. Les plus importants, cependant, présenteront inévitablement un risque systémique. Le gouvernement les désignera alors à l’attention de la Banque d’Angleterre (BOE) et de la PRA, l’autorité de régulation prudentielle qui n’est pas sans rappeler l’ACPR française. Un quatrième organisme, le Payment Systems Regulator (PSR) surveillera que le marché des stablecoins reste compétitif et innovant tout en s’assurant de la bonne intégration des nouvelles monnaies dans les systèmes de paiement.

On peut se demander quel sera l’effet réel d’un tel millefeuille administratif sur le marché que Downing Street veut faire naître. Le Financial Times fait déjà état de tensions entre le gouvernement de Rishi Sunak, qui veut faire de la Grande-Bretagne un “hub crypto mondial”, et la FCA, soucieuse des épargnants britanniques. 

Pour l’heure, la Banque d’Angleterre et la FCA ont toutes deux soumis des “Discussion papers” à leurs ouailles: les consultations seront closes début février 2024. Les conservateurs auront alors tout loisir de faire approuver par la chambre des communes le projet de libéralisation, avant de convoquer une nouvelle élection, au plus tard fin janvier 2025. 

Éclair monétaire

En l’état, le projet britannique pourrait faire au système monétaire international l’effet d’un coup de foudre. Les banques centrales – et l’ensemble de la communauté financière – se sont en effet unies, de facto, pour faire échouer Libra, la tentative de Meta, alors Facebook, de faire entrer les cryptos dans les paiements de détail. Cela a eu pour effet de garder, autour de “l’écosystème crypto”, un cordon sanitaire protégeant l’économie mondiale des vicissitudes cryptos, particulièrement violentes après l’écroulement en 2022 de Terra-Luna, un stablecoin algorithmique. Mais si Rishi Sunak entraîne la Grande-Bretagne vers un système de monnaies privées, fussent-elles assises sur la livre et le dollar, nul ne pourra remettre le diable dans sa boîte. Il faudra inventer, à terme, un nouveau système monétaire.

Pour l’heure, le consensus veut que l’on réglemente les stablecoins comme des fonds monétaires. Dans un rapport publié fin septembre, par exemple, les Banques Fédérales de Réserve de Boston et de New York comparent analysent le comportement des investisseurs pendant les périodes de crise des stablecoins en 2022 et 2023, en le mettant en parallèle avec celui observé lors des crises des fonds du marché monétaire en 2008 et 2020. Elles constatent des risques similaires de retraits massifs et soudains (« bank runs » ou paniques bancaires) en cas de perturbations importantes sur le marché ou lors d’événements stressants spécifiques. Elles remarquent aussi que les stablecoins ont un seuil critique, connu sous le nom de « break-the-buck », fixé à 0,99 $, en dessous duquel les demandes de rachat s’accélèrent, pouvant entraîner un effondrement de la valeur des actifs pour les investisseurs restants. Ce phénomène est similaire à ce qui peut se produire avec les fonds du marché monétaire lorsque leur valeur nette d’actifs tombe en dessous de la parité. L’étude des banques centrales américaines souligne également les inquiétudes selon lesquelles, si les stablecoins continuent de croître et de devenir plus interconnectés avec les marchés financiers clés, ils pourraient devenir une source d’instabilité pour le système financier mondial. 

La banque centrale d’Italie a récemment pris des mesures pour prévenir les crises de liquidité des stablecoins et a appelé à la création d’un organisme de régulation international pour superviser les cryptomonnaies, les stablecoins et les technologies associées. Avec le sommet de Bletchley Park, Rishi Sunak a fait de même, mais pour l’IA.** **

Pour les stablecoins, le rêve brexitaire d’une Singapour-sur-Tamise reste le plus fort. Reste à voir si, comme le suppose Hayek, la bonne monnaie chassera la mauvaise, ou l’inverse. Du baron Law jusqu’aux mésaventures de Circle, comme l’illustrait brillamment cet été Byron Gilliam sur Blockworks, on a plutôt observé l’inverse.

*Pour en savoir plus : *

Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_e4aa93b2b737492ea6b394d685a38f1c