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Le dollar, roi fainéant

Le sommet des Brics s’est terminé sans que la Chine ne lance l’offensive monétaire attendue. Pendant que tous les regards se tournent vers la réunion internationale des banques centrales à Jackson Hole, c’est en Australie que se dessine un avenir possible des monnaies numériques : la symbiose avec les stablecoins.

Le dollar, roi fainéant

Mercredi, la banque d’Australie a publié les conclusions d’un pilote mené depuis l’an dernier sur le dollar australien numérique (e-AU$). Conduit en consultant 50 sociétés et organismes publics divers, le test s’est concentré sur 16 cas d’usage, déployés sur une plate-forme Quorum de Consensys (née comme une soft fork d’Ethereum, Quorum a été créée par JP Morgan et elle est disponible en open source : la principale différence avec Ethereum tient à la preuve d’autorité, qui permet de créer des réseaux privés). 550 000 dollars australiens (360 000 euros) ont été émis et, pour les participants qui ne disposaient pas d’un compte auprès de la banque d’Australie, distribués via ANZ Bank.

A l’issue du pilote, divers problèmes juridiques et techniques ont conduit la banque d’Australie à estimer que le déploiement de l’e-AU$ prendra plusieurs années. Cependant, le pilote confirme l’appétit de la place financière à offrir des actifs « tokenisés » (basés sur les jetons numériques de l’e-AU$) et il montre sa capacité à offrir de nouveaux services, tels que les paiements programmables et les règlements « atomiques » simultanés. Ces derniers (souvent basés sur des smart contracts HTLC qui permettent de respecter la conditionnalité du paiement sur la livraison) seront cruciaux pour réduire le temps des règlements internationaux dans les marchés financiers, aujourd’hui de deux jours. Dans cette course au T0, la Chine et l’Inde ont pris de l’avance, d’après Swift et le CLS Group :

En outre, note le rapport, une monnaie numérique de banque centrale (CBDC) australienne « pourrait faciliter le développement de nouvelles formes d’instruments et d’infrastructures de paiement privés, y compris les stablecoins qui sont entièrement garantis par la CBDC. En ce sens, une CBDC pourrait être considérée comme un complément à l’innovation du secteur privé, plutôt que comme un substitut. » L’e-AU$ constituera en effet une créance directe sur la banque centrale, ce qui élimine le risque de contrepartie au cœur de la crise de 2008 et offre une garantie sur la valeur.

Sur cette base, une banque pourrait donc émettre un stablecoin entièrement garanti par la banque centrale : une hypothèse appréciée particulièrement pour « le règlement de transactions de grande valeur, telles que les actifs financiers et les biens, pour lesquelles les risques associés au règlement en monnaie de banque commerciale traditionnelle étaient perçus comme plus importants », analyse le rapport. Pendant le test, ces stablecoins ont été également utilisés pour des règlements « atomiques », qui s’effectuent plus aisément sur un unique registre numérique, blockchain ou autre.

Du dollar au dollar

« Dans un monde numérique (…) où l’utilisation de l’argent liquide diminue, les États commencent à reconnaître l’importance de rendre leur monnaie disponible sous forme numérique pour soutenir la stabilité des formes non publiques de monnaie numérique, qu’il s’agisse de stablecoins, de dépôts de banques commerciales ou d’autres formes privées de paiement » argumentent cette semaine dans Fortune les fondateurs du Digital Dollar Project, une organisation créée en 2019 pour soutenir la création d’un dollar numérique. En mars 2022, le président Biden a semblé leur donner raison quand il a promulgué un décret (« executive order ») ordonnant d’étudier le dollar numérique. En septembre, la Maison-Blanche a rendu public un rapport technique sur sa faisabilité.

Depuis, plus rien. La perspective d’un dollar numérique fait au contraire l’objet d’un feu de barrage continu venu de droite. Mercredi 23, par exemple, l’économiste Daniel Klein comparait sur le Wall Street Journal un dollar numérique à Big Brother, soutenant que le dispositif allait permettre d’instituer aux Etats-Unis un système comparable au crédit social chinois. Fin juin, face à une recrudescence de fausses nouvelles sur le sujet dans les réseaux sociaux, une porte-parole a dû démentir auprès de Reuters toute velléité d’avancer sur le sujet : « Aucun plan ne prévoit de convertir le dollar américain en actif numérique».

Cent trente pays préparent une monnaie numérique, pas les Etats-Unis. Ou plus précisément, seule une forme de « monnaie de gros », destinée aux échanges entre banques, est en développement. Le projet de dollar numérique « de détail », utilisable par chacun, est à l’arrêt. Et ce n’est pas la campagne électorale qui s’ouvre qui le sortira du tiroir.

On peut cependant se demander dans quelle mesure les Etats-Unis ont véritablement besoin d’un dollar numérique pour bénéficier des avantages d’une monnaie numérique. Tous les grands stablecoins s’appuient déjà sur le dollar : le sulfureux Tether et le très réglementaire Circle, et aussi le PYUSD, le nouveau stablecoin que Paypal vient de lancer. Et la plupart des grandes institutions de Wall Street offrent désormais l’accès aux cryptomonnaies à leurs clients. « Les plus grands émetteurs de stablecoins sont étroitement liés avec l’administration des États-Unis, de gré ou de force. Volontairement ou non, ils participent ainsi à la domination de dollar américain comme outil de transaction de l’économie numérique » analysait dès le mois de mars, sur Le Grand Continent, l’avocat Hubert de Vauplane.

La semaine dernière, la liberté provisoire du fondateur de FTZ, Sam Bankman-Fried, a été révoquée. Peu auparavant, Binance a fermé ses opérations aux Etats-Unis. Cela ne fait qu’aggraver le désamour pour le bitcoin et les cryptoactifs, après le retour de flamme de ce printemps. Mais cela ouvre aussi le marché aux big boys de la finance new-yorkaise.

Peut-être que le dollar numérique, finalement, ce sera l’éther. Voire le bitcoin.

J.R.

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Source archive Kessel : https://qant.kessel.media/posts/pst_4e78c39a1ab34470899ba85c991eb34e